La machine de Turing

C’est l’histoire vraie d’Alan Turing, génial mathématicien dont le nom restera dans les annales pour avoir réussi à briser l’Enigma allemande, du nom d’un code secret durant la deuxième guerre mondiale qui causa de sévères pertes aux bateaux alliés. Le décryptage du code fit gagner deux ans de conflit et économisa des millions de vies. Malgré cela, Turing fut trainé en justice pour homosexualité, qui était encore un crime dans la prude l’Angleterre des années cinquante, et dut choisir entre emprisonnement ou obligation d’une castration chimique à laquelle il se résigna, avant de se suicider en 1954 à l’âge de 41 ans en avalant une pomme au cyanure. Il fut tardivement réhabilité par la Couronne d’Angleterre en… 2013 ! Un film sorti en 2015, The imitation game, nominé aux Oscars, l’a fait connaître du grand public.
La pièce de Benoit Solès, qui interprète avec une justesse émouvante le rôle de Turing, ses lubies et ses manies, raconte la trajectoire du mathématicien depuis son recrutement par les services secrets anglais jusqu’à son interrogatoire dans un commissariat de Manchester, avec les déboires qui suivirent ses démêlés avec un amant. Efficacement dialogué, La machine de Turing montre l’itinéraire d’un homme d’exception, l’un des pères du premier ordinateur et de l’intelligence artificielle. Au-delà de l’historicité du personnage, la pièce dévoile une personnalité passionnante victime d’une société post-victorienne des plus répressives en matière de mœurs.
La réussite du spectacle tient en partie à l’intérêt de cette affaire qui embarque tout de suite le spectateur car elle a tous les attributs d’une histoire d’espionnage, avec une progression dramatique depuis les échecs initiaux jusqu’à la réussite des recherches du savant. L’enquête dont il fait l’objet, ses interrogatoires de personnalité nous le rendent encore plus proche humainement, avec son bégaiement, ses performances de marathonien, ses enthousiasmes et ses déceptions. La personnalité de Turing affleure peu à peu, comme un portrait dont les traits se précisent au cours d’un tirage de photo. Cette machine de Turing fonctionne impeccablement, avec sa mise en scène élégante et sa brillante scénographie. Le duo d’acteurs, composé de Benoit Solès et Amaury de Crayencour, restitue avec ce qu’il faut de distance et d’émotion l’univers intime et public d’un homme attrapé par la grande Histoire et rattrapé par les petites.
Actuel Théâtre à 12h05 jusqu’au 29 juillet

Et aussi…

Caché dans son buisson de lavande, Cyrano sentait bon la lessive

On donnera à ce Cyrano, tiré d’un album de Rebecca Dautremer et joué par la compagnie franco-chilienne Hecho en Casa, le prix du spectacle Off le plus esthétiquement abouti, un vrai plaisir des yeux. Transposée dans un Japon imaginaire, avec de somptueux costumes traditionnels et les codes esquissés du kabuki, forme épique du théâtre japonais traditionnel, la pièce est centrée ici sur un jeu d’acteur à la fois spectaculaire et codifié. Le travail des masques et les trouvailles scéniques élaborées, comme la forêt de bambous qui figure un champ de bataille, soulignent les paroxysmes et les retournements de situations. C’est ingénieux, drôle, inventif, d’une grâce émouvante et magnifiquement interprété par trois comédiennes dont la seule gestuelle est un langage en soi. On y ajoutera bien sûr les mots de Cyrano pour porter le lyrisme à son zénith et donner tout son panache, un mot qui caractérise bien le héros de Rostand, à ce Caché dans son buisson de lavande, Cyrano sentait bon la lessive.
Les Lucioles à 20h40 jusqu’au 29 juillet

Les Années

Le beau texte d’Annie Ernaux adapté et mis en scène par Jeanne Champagne dont le travail sensible sur les années d’apprentissage de la vie et du monde d’une jeune fille construit une œuvre à la fois intime, sociale et politique. Il y est beaucoup question de honte sociale liée au milieu familial modeste autant qu’à la condition féminine, de la reproduction des élites par le système scolaire, à travers la mémoire d’une femme qui se souvient. Un peu comme chez Pérec, on traverse les décennies de l’après-guerre jusqu’à la fin du siècle, avec son cortège d’événements et sa galerie de portraits d’hommes et de femmes qu’on a l’impression d’avoir connus et côtoyés, de même que des célébrités qui font partie du patrimoine français. Résonne la mémoire d’une femme, ses espoirs, ses peurs, ses goûts et ses détestations, ses déchirures et ses passions. Et aussi ses combats, partagés avec toutes celles qui osèrent et qui osent encore s’élever contre les obscurantismes, défier les gens de bien et de mâle, ouvrir la voie et faire entendre leur parole. C’est dit avec une intensité jubilatoire et joué avec humour, intelligence et générosité par Agathe Molière et Denis Léger-Milhau.
Petit Louvre à 10h50 jusqu’au 29 juillet

Moment d’angoisse chez les riches

Inconnu du grand public, journaliste et essayiste, Kurt Tucholsky (1890-1935) trempait sa plume dans une encre des plus caustiques pour vilipender, entre autres, le monde politique, l’armée et la justice, l’église, les petits bourgeois et le parti national-socialiste. Un jeu de massacre furieusement corrosif qui ne dissimulait pas ses craintes d’un grand malheur pour les peuples qu’il voyait poindre à l’horizon, en visionnaire de son époque. Marion Zaboïtzeff et Leah Renault lui consacrent une pièce-récital, Moment d’angoisse chez les riches, première création de la compagnie Lolium. Elles y font entendre les textes et les chansons de cet intellectuel juif allemand qu’on écoutait dans les cabarets et dont on pouvait lire les chroniques acérées dans les colonnes de la presse satirique. Avec humour et talent, et le renfort d’une beat-box aux effets impressionnants, le duo nous délivre les flèches enflammées d’un auteur qu’on a plaisir à découvrir. Parce que Tuchoslky, c’était déjà Charlie !
Bourse du travail CGT à 13h jusqu’au 29 juillet.

Les vies de Swann

Mieux qu’une histoire à dormir debout, une histoire à rêver assis dans un théâtre pour suivre les aventures d’un auteur en quête de succès, Mathieu, de son épouse Hannah qui fait bouillir la marmite, et de leur petit garçon Swann doté d’étranges pouvoirs. Le petit garçon possède en effet le don de prévoir les étapes futures de la vie de sa famille dont il partage les visions avec son père. Un voyage à travers le temps, pas toujours des plus tranquilles pour la parentèle, qui agit comme un révélateur des personnalités et des désirs de chacun. A la manière d’un Woody Allen dans un scénario qui pourrait s’intituler « tout ce que vous voulez savoir sur votre vie future familiale et professionnelle sans oser vous le demander », Les vies de Swann met en scène les aventures mouvementées et transgressives d’une famille gentiment déjantée qu’incarne avec une belle énergie un quatuor de bons comédiens. Parmi eux Marc Citti, auteur, metteur en scène et acteur de la pièce, qui a travaillé avec les plus grands metteurs en scène dont Patrice Chéreau, qui la joue ici juste « hénaurme » et nous fait marcher à fond dans cette histoire incroyable.
Au Girasole à 18h15 jusqu’au 29 juillet