Je ne marcherai plus dans les traces de tes pas

  Donner corps à l’imperceptible, rendre visible l’invisible d’une émotion, notamment la honte qui brouille la relation à soi et aux autres, jusqu’à perturber la notion d’espace intérieur ou extérieur. C’est le propos que vise Vincent Dussart, metteur en scène de Je ne marcherai plus dans les traces de tes pas, texte d’Alexandra Badea, une pièce inspirée d’un protocole de recherche pluridisciplinaire sur le thème de la honte réunissant des professionnels du théâtre et des enseignants-chercheurs de l’Université de Lille. Avec pour résultat ce spectacle où on voit trois sociologues qui entreprennent un voyage d’études en Afrique de l’Ouest. Il y a là le chef de projet, Paul, et deux femmes, Laura et Doris, la première en quête de reconnaissance et la seconde encore novice et originaire du pays visité. 

  Le metteur en scène place les trois personnages dans une boîte formée de panneaux blancs, terrain de jeu et de déplacements, sorte de demi-parallélépipède ouvert qui semble les exposer eux-mêmes en objets d’étude. On suit leurs pérégrinations depuis le centre de vaccination préalable en passant par l’aéroport, le voyage en avion, l’hôtel et leurs réunions sur le terrain, périple scandé par une succession de tableaux. Au centre du plateau, un musicien produit sur son clavier d’ordinateur un design sonore qui règle les mouvements d’un étrange ballet. La mission des trois scientifiques est de rassembler des informations sur l’impact des actions humanitaires sur les populations. Mais pourquoi pas le contraire ? Pourquoi ne pas observer les effets des seconds sur les premiers, propose un membre de l’équipe. On se rend compte que tous ces rapports de pouvoir, jeux de domination-séduction et autres différends méthodiques ne sont que prétexte et deviennent vite secondaires au regard de l’observation véritable que nous propose la pièce : celle de trois personnages aux motivations obscures et à la psyché perturbée par des souvenirs liés au sentiment de honte. Chacun d’entre eux va alors pouvoir en éprouver les ressorts en exhumant ses souvenirs traumatiques. L’un des intérêts majeurs du spectacle est de juxtaposer le discours officiel tenu aux autres et les tourments intimes de chaque personnage. Les carapaces se fendent, la parole se libère, parole physique qui sollicite aussi bien le corps que les mots. Exercice acrobatique dont se tirent excellemment les trois comédiens (Juliette Coulon, Laetitia Lalle Bi Bénie et Xavier Czapla excellents) dont les postures parfois tragi-comiques traduisent les névroses en un langage des plus expressifs. Intelligent, drôle et inventif, Je ne marcherai plus sur les traces de tes pas est l’une des belles réussites du Off.

                                                                                                                    Luis Armengol

Je ne marcherai plus dans les traces de tes pas au 11 Avignon à 16h45 jusqu’au 29 juillet, relâche le 26. Tél :  04 84 51 20 10.

Dans les forêts de Sibérie

  « J’étais trop bavard et je voulais du silence. » Ce silence, l’écrivain-voyageur Sylvain Tesson est allé le chercher dans la taïga sibérienne peuplée de frênes et de cèdres, au bord du lac Baïkal, dans une cabane de trois mètres sur trois. Pendant six mois, il s’efforce d’y vivre dans la lenteur et la simplicité, dans des conditions de vie qu’il qualifie de sobriété luxueuse,  coupant du bois pour se chauffer et pêchant pour se nourrir. Il a apporté des livres, plein de livres, des romans qu’il va enfin pouvoir lire d’un seul trait, et puis une cargaison de bouteilles de vodka qu’il vide, parfois d’un trait aussi ou bien en se saoulant méthodiquement. L’auteur de Dans les forêts de Sibérie nous raconte par le menu détail ces mois d’isolement, écrit, parfois n’importe quoi pour tromper la solitude ou anesthésier la douleur d’un message de rupture de la femme qu’il aime. Il parcourt à pied des kilomètres dans le froid et les bourrasques de neige pour aller visiter son plus proche voisin, à plusieurs heures de marche, se livre à l’observation méticuleuse de la faune et de la flore qui l’entourent, mais aussi de ses états d’âme. « Peut-on se supporter soi-même ?» se demande l’ermite parisien sur les traces de Robinson, et on se dit que c’est peut-être ce mal-être qui l’a conduit là, plus que le goût pour la vie sauvage. « Je n’ai que le faisceau de ma vue pour faire surgir le monde […] Gagner la cabane, c’est disparaître des écrans de contrôle. » Tesson raconte, se livre et se délivre avec une lucidité qui n’exclut pas l’humour. Au bout de ce voyage en lointaine Sibérie qui l’a amené au plus près de lui-même, il adresse ce message à ses contemporains : « Et si la liberté consistait à posséder le temps ? Et si la richesse revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence, toutes choses dont manqueront les générations futures ? »

  William Mesguich nous fait revivre cette expérience immersive sur une scène où une enceinte de planches, un poêle à bois et un bat-flanc composent le décor austère de ce retrait temporaire du monde. Lui aussi fait dans une sobriété bienvenue, au plus juste dans sa voix et dans son corps, traversé parfois par quelque frisson devant l’immensité glacée et le silence du monde, le regard un peu fiévreux de celui qui doute et qui cherche la voie d’une vie bon

                                                                                                                                      L.A.

Dans les forêts de Sibérie au théâtre des Gémeaux à 17h30 jusqu’au 31 juillet, relâche le 26 juillet. Tél : 09 87 78 05 58.

Crépuscule rouge

  En août 1991, les chars de l’Armée rouge envahissent Moscou. Des soldats prennent position autour du Kremlin, puis on apprend la disparition du numéro un soviétique, Mikhaïl Gorbatchev, artisan de la perestroïka qui a commencé à faire sauter les premiers verrous du système soviétique. Un groupe d’apparatchiks de la ligne dure du régime essaie de s’installer au pouvoir pour restaurer l’ancien ordre communiste. Pendant trois jours, le monde entier va retenir son souffle, craignant que le géant soviétique ne sombre dans un chaos aux répercussions mondiales, avec le risque d’une dissémination de son arsenal de défense nucléaire. De cet épisode tragique à l’issue incertaine, l’Union soviétique ne se relèvera pas, et Boris Eltsine, président de la jeune fédération de Russie, succèdera à Gorbatchev sur la scène internationale.

  C’est dans ce contexte que se situe la pièce de Serge Sarkissian Crépuscule Rouge dont l’action se déroule dans un appartement communautaire de Novossibirsk, à plus de 3000 km de Moscou. Dans la pièce commune au mobilier vieillot où trône un samovar prennent place le stalinien orthodoxe Vlad, le dissident critique Azad et la pacifique Sonia, maîtresse de maison qui se méfie de la politique et se souvient avec nostalgie de son passage dans le ballet du Bolchoï. Les deux hommes, bien qu’unis sur le plan de l’amitié, s’affrontent et se déchirent au cours de discussions politiques enflammées. Irréconciliables. Vlad exalte les valeurs du communisme, le rêve d’une société fraternelle et égalitaire à l’horizon indépassable, tandis qu’Azad n’a de cesse de dénoncer le système qui l’a envoyé croupir cinq ans en prison, la privation des libertés et les crimes staliniens. Surgit alors un quatrième personnage sous les traits de Macha, petite-fille de Sonia qui semble incarner les aspirations à la liberté de la nouvelle génération. 

  Crépuscule Rouge est joué de manière très naturaliste mais cela ne fait pas désordre dans le décor ni dans le contexte historique qui nous restitue la passion de débats appartenant au passé, malgré tous les prolongements pouvant éclairer leur actualité. Les protagonistes s’y affrontent sans concession, avec pour seul point commun une humanité qu’éclairent leurs confessions intimes. De bons comédiens nous offrent un spectacle bien ficelé qui évoque une époque où l’on pouvait encore se déchirer autour du simple mot de liberté, dont le sens semble bien galvaudé par la plus récente actualité.

                                                                                                                                    L.A.

 Crépuscule Rouge au Petit Chien à 18h50 jusqu’au 27 juillet, relâche les 20 et 27. Tél. 04 84 51 07 48.

Comment j’ai dressé un escargot sur tes seins

  Il sort d’une caisse en bois comme un diable sortirait de sa boîte. Mais celui-là n’est manifestement pas méchant, il est juste amoureux, donc un peu bête comme tous les amoureux, n’est-ce pas. Il s’adresse à celle qu’il aime et lui dit que son cœur explose en petits morceaux quand il la regarde, que son cœur brûle, ça commence fort. « Avec vous, Madame, je ne peux pas faire autrement. Vous avoir devant moi et garder en même temps mon cœur étouffé dans ma poitrine, ce n’est pas possible. C’est pour cela que je préfère le sortir et le mettre devant vous, au milieu de la table. Comme ça il n’y aura plus de secrets entre nous. »

  A cœur ouvert et tambour battant, ou le contraire peut-être, le poète et dramaturge franco-roumain Matéi Visniec nous parle du sentiment amoureux dans un langage qui alterne le burlesque et la poésie. Ce que traduit fort justement le jeu du comédien Savaltore Caltabiano, Pierrot lunaire tendre et sincère qui n’oublie pas que l’auteur aime jouer avec les mots. Le metteur en scène Serge Barbuscia l’enferme dans une boîte qui nous fait penser, allez savoir pourquoi, à la niche de Droopy – ça tombe bien puisqu’on est au théâtre du Petit Chien – dont il s’extrait tantôt par ci, tantôt par là pour nous livrer la dernière fournée de ses sentiments, aussi drôlement intimes qu’intimement drôles. Il y a toujours une issue quand on aime, semble dire Matéi Visniec, même si c’est celle d’une douce folie. Cet amour fou que chantaient les surréalistes, celui du personnage de cette pièce, surréaliste lui aussi, qui n’escamote pas la tendresse. « Dans ce monde qui tourne de plus en plus vite sans savoir où se trouve l’horizon rédempteur, la tendresse est presque une forme de résistance culturelle. » écrit Visniec. On peut ne pas aimer les escargots, certes, mais les seins c’est plus difficile. Dès lors, il faut reconnaître que ce spectacle se déguste avec une belle gourmandise.

                                                                                                                                       L.A.

Comment j’ai dressé un escargot sur tes seins au Petit Chien à 16h45 jusqu’au 30 juillet, relâche le 27. Tél. 04 84 51 07 48.