La 76ᵉ édition du Festival d’Avignon bat son plein ! Retrouvez sur notre site, notre sélection du Off (du 7 au 30 juillet) et les spectacles du In (jusqu’au 26 juillet) pendant la durée du festival. 
Paying fort it

Ils sont une dizaine sur scène réunis en table ronde, Vicky, Sonia, Marc, Julie, Eden, Lena et les autres, pour la plupart travailleuses et travailleurs du sexe qui témoignent d’un quotidien fait de rapports tarifés avec une clientèle dont ils décrivent les pratiques et les lubies avec une précision clinique jamais dépourvue d’empathie. Et surtout avec une belle humanité. On pense en les regardant, en les écoutant, à ces mots de Jean Genet, poète et prostitué, qui évoquait dans son œuvre ce « monde délicat de la réprobation ». On sourit, on rit car le sexe peut être joyeux, mais pas toujours, car il y a aussi les coups et les agressions que les témoignages n’escamotent pas et qui font frémir. Pas vraiment rose la condition de ces femmes et de ces hommes, leur vie de putes et leur putain de vie, pour qui la prostitution est souvent le dernier recours contre la misère, même si elle est revendiquée pour la plupart comme une décision personnelle. Un aspect sur lequel le spectacle insiste beaucoup, parfois un peu lourdement, passant à la moulinette avec des relents quasi corporatistes les arguments des abolitionnistes de tout poil, cathos ou féministes. Ici, on est résolument pour et on le fait savoir sans hypocrisie, avec le mérite de la franchise. Et on appelle même à la rescousse La petite danseuse de quatorze ans, sculpture d’Edgar Degas, qui vient pointer son nez dans cette affaire avec une belle effronterie. Moment poétique qui nous rappelle quand même la condition de ces danseuses dont les bourgeois de la bonne société de l’époque s’empiffraient dans les loges, en même temps que de champagne, après le spectacle. Puisqu’il est question aussi dans cette pièce du statut de la prostituée dans la cité.

Réuni autour de Jérôme De Falloise, Raven Ruëll, Anne-Sophie Sterck, Wim Lots et Nicolas Marty, le collectif La Brute (on a envie d’ajouter « de décoffrage ») a mené un travail d’investigation puis d’écriture de plateau avec sept lauréats d’une école de théâtre pour restituer les témoignages recueillis auprès du monde de la prostitution bruxelloise. La démarche artistique de la compagnie belge se caractérise par cette recherche « au cœur des lieux de l’humanité que la société préfère ne pas questionner ». Sur scène, on entend successivement la parole des prostitué(e)s, d’associations de défense, d’une porte-parole ainsi que de policiers et de clients. L’un des ressorts dramatiques du spectacle est de nous laisser croire un instant que nous sommes en présence de professionnels du sexe alors qu’il s’agit de comédiens. Bien joué, à double titre ! On vous engage vivement à aller voir ce Paying for it qui vaut vraiment le coup.

Les Doms à 21h30 jusqu’au 28 juillet

L.A.

Le facteur Cheval ou le rêve d’un fou

Le détour par Hauterives et son Palais du facteur Cheval s’impose pour qui veut connaître les ressources de l’âme humaine à travers un grand-œuvre qui est à la fois un défi à soi-même, au temps et à la mort. C’est dans cette commune de la Drôme que Ferdinand Cheval s’établit vers 1870. Après avoir été boulanger puis ouvrier agricole, il devient facteur, métier qui supposait alors des tournées de 30 kilomètres à bicyclette dans ce territoire rural. Cheval en profite pour se livrer à de longues rêveries au cours desquelles il imagine un « palais idéal» dont il entreprend la réalisation quelques années plus tard. Il y consacrera trente-trois ans d’une vie marquée par les deuils successifs de deux épouses et de deux enfants. Au total, il passera plus de 10 000 heures sur ce chantier extraordinaire auxquelles il faut ajouter huit autres années pour édifier son propre tombeau.

Dans le jardin des Halles qu’un soleil fou commence à chauffer, une brouette pour « fidèle compagne de peine » comme il l’appelait lui-même, Cheval parle en s’épongeant le front, habité par son rêve. Il raconte son histoire et celle de cet édifice baroque dont l’architecture s’inspire à la fois de l’Inde, de la Chine ou de la Suisse et de nombre d’autres influences découvertes alors dans des revues de l’époque. Son palais allait inspirer par la suite le mouvement surréaliste ainsi que quelques grands artistes de l’époque comme Picasso ou André Breton. Le rôle de Ferdinand Cheval est interprété par Elliot Jenicot, ex-pensionnaire de la comédie française, qui s’y est collé trois semaines auparavant après la défection de l’acteur principal. Escogriffe convaincant, transpirant dans son costume des Postes, il arpente la scène du pas du paysan bien campé sur ses guiboles, ferme sur ce qui le tient debout au mitan d’une vie qu’un cortège de deuils a ébranlé à plusieurs reprises. Peu avare d’aphorismes marqués au coin du bon sens : « Fils de paysan je veux vivre et mourir pour prouver que dans ma catégorie il y a aussi des hommes de génie et d’énergie », « ne plus croire aux contes de fées, c’est piétiner ses rêves », « on pourra me reprocher d’avoir raté mon œuvre mais pas ma vie », « les morts ne sont pas des absents mais des invisibles ». C’est dit d’une voix rocailleuse comme ces pierres que Cheval va chercher dans les lits des rivières qui charrient ses rêves et leur patient échafaudage.

Cet homme était plus que lui-même, il est une idée de l’inaccessible étoile que chantait un Jacques Brel qu’a écouté sans doute l’autrice Nadine Monfils, belge elle aussi, tout comme le metteur en scène Alain Leempoel qui tire profit du décor minéral et poussiéreux du jardin des Halles pour camper le chantier du palais. Au-delà du fascinant monument, qui dépasse tous les critères esthétiques, c’est avant tout la beauté intérieure du personnage dont on voit la construction ici, son lent édifice, puisqu’à l’évidence ce facteur Cheval était un homme de l’être.

Théâtre des Halles à 11h jusqu’au 30 juillet.

L.A.

 

À ne pas rater

On vous dirait bien de ne pas rater le nouveau spectacle des Montpelliérains de la compagnie La vaste entreprise, mais ce serait au détriment des 1536 autres que vous rateriez dans ce Off avignonnais. C’est d’ailleurs la matière du spectacle À ne pas rater qui interpelle en permanence le spectateur sur ce qu’il est en train de rater en restant dans la salle avec les deux comédiens et les deux machinistes qui s’affairent autour d’eux. Quoi que, à bien y réfléchir, celui-là vaut peut-être le détour par la Patinoire d’Avignon où on ne se gèle pas vraiment, mais dont le seul nom est à lui seul rafraîchissant. D’action il est peu question dans ce spectacle écrit et joué par Nicolas Heredia aux côtés de Sophie Lequenne. « Je me demande si on ne devrait pas laisser le temps s’écouler tout seul(…) laisser la place au vide pour que naisse la possibilité d’autre chose, l’énergie de nouveaux horizons » dit l’un des protagonistes. C’est que le texte de la pièce, proche d’un dépouillement d’ermite dans sa grotte évoqué à plusieurs reprises, quitte la forme narrative traditionnelle au profit d’une forme neutre, évidée de signifié, celui-ci étant pris en charge par des incrustations qui nous disent qu’à Tokyo les derniers clients du club de strip-tease Seven Heaven rentrent se coucher, qu’un éléphant a été aperçu sur la webcam d’une ville du Kenya ou qui souhaitent encore un bon début de spectacle au public. Pendant qu’une horloge égrène les minutes et les secondes au centre de la scène, avertissant le public de l’imminence d’un événement sous la forme d’un chapelet de ballons colorés descendant du plafond ou l’explosion de feux d’artifices. Tout cela pendant qu’un quidam scie un morceau de contreplaqué pour le placer au-dessus du plateau afin de suivre le temps écoulé comme sur la barre de progression d’un écran télé ou d’ordinateur.

Se situant à la croisée du spectacle vivant et des arts visuels et performatifs, À ne pas rater entend explorer un syndrome de l’époque : le Fomo (fear of missing out ou sentiment permanent de rater quelque chose). Ce que le spectacle ne rate pas, c’est son objectif de faire naître la réflexion à partir d’un minimum de mots, on pense parfois à Beckett et à Sarraute, dans une digression drolatique et un travail sur le rien qui dit tout. Et qu’il est judicieux de ne pas rater.

La Manufacture, Patinoire, à 15h35 jusqu’au 26 juillet.

Et aussi
Un certain penchant pour la cruauté

Malicieusement mis en scène par Pierre Notte qui en aiguise les angles les plus tranchants, Un certain penchant pour la cruauté pourrait apparaître comme un un aimable vaudeville interprété par une brochette de bons acteurs s’il n’avait pour sujet les migrants. Un thème que l’actualité traite régulièrement sous sa forme la plus tragique et son bilan de morts. Réfugié malien, Malik débarque au sein d’une famille d’accueil composée des parents Elsa et Christophe, de leur fille Ninon et de l’amant de la mère Julien, lequel fait partie intégrante de la parentèle. La belle unanimité de façade au moment d’accueillir le nouvel impétrant se fissure peu à peu, les parents se montrant de plus en plus hostiles, rattrapés par leurs propres déboires intimes, surtout après avoir appris que Malik est porteur d’une maladie infectieuse et qu’il est par ailleurs devenu l’amant de la fille. Riche en petits coups de théâtre, le texte de Muriel Gaudin, qui joue aussi le rôle de la mère, passe au crible les comportements de nos contemporains avec l’humour comme boussole. On ne s’ennuie jamais au spectacle, intelligent et au rythme enlevé, de cette famille qui se liquéfie progressivement sous nos yeux comme un loukoum oublié au soleil en ce mois de juillet. La Scala à 13h05 jusqu’au 30 juillet.