Les raisins de la colère

  C’est une pièce d’une autre époque qui nous dit bien des choses d’aujourd’hui. Publié en 1939, Les raisins de la colère vaudront à son auteur, John Steinbeck, le prix Pulitzer, l’une des plus prestigieuses récompenses aux Etats-Unis, qui distingue aussi bien des œuvres de littérature que de journalisme. Dans son roman, l’auteur américain combine les deux genres avec cette plongée dans l’Amérique de la Grande Dépression, au sein d’une famille pauvre de métayers, les Joad, contrainte de quitter l’Oklahoma à cause de la sécheresse, des difficultés économiques et des bouleversements dans le monde agricole. Les Joad font route vers la Californie avec des milliers d’autres Okies, saignés par les banques et expulsés de leurs terres ravagées par le « dust storm ». Jetés sur la route dans leurs tacots brinquebalants où ils ont entassé quelques pauvres objets de leur pauvre vie, ils errent à la recherche d’une terre, d’un travail et d’un avenir. Crevant de faim et de froid, traités comme des moins que rien par les riches propriétaires terriens, ravalant leur révolte, ils sont la face inversée du rêve américain, son cauchemar, comme des centaines de milliers d’autres qui partagèrent leur destin dans ces années noires. Ce qui tient encore debout les Joad c’est la volonté de rester unis contre l’adversité, vaille que vaille, contre vents et marées, pliant l’échine mais droits dans leur cœur et leur dignité.  

  Immortalisé par le film de John Ford (1940) avec Peter Fonda dans le rôle de Tom, l’un des fils Joad sorti de prison où il a purgé quatre ans pour avoir tué un homme dans une bagarre, Les raisins de la colère est aujourd’hui une pièce grâce à l’abnégation et l’insistance auprès des ayants droits de Xavier Simonin, auteur de l’adaptation, metteur en scène et interprète de la pièce. Disons-le tout de suite, à elle seule, sa performance d’acteur vaudrait le déplacement. Il est Tom, bien sûr, mais il est aussi chacun des membres de la famille Joad. Il nous embarque dans cette histoire, souffle la tendresse, la joie, l’espérance, la fraternité et la révolte qu’il ne faudrait pas oublier. Son récit est un torrent qui dévale la colline, trace la route dans l’imaginaire du spectateur rivé à ses mots, nous emporte dans cette geste épique sur les routes de Californie. Il a pour compagnons de route et de scène trois talentueux musiciens, Claire Nivard, Stephen Harrison et Glenn Arzel (en alternance avec Manu Bertrand) dont les chansons et la musique accompagnent l’exode des Joad et témoignent de la joie, de l’aspiration au bonheur et de la résistance au malheur qui font battre le cœur de cette famille pauvre américaine, à mille lieues de tout misérabilisme, et c’est l’une des grandes réussites du spectacle. Puissamment suggestif grâce à un texte aussi descriptif que poétique, Les raisins de la colère trouve des résonances dans notre monde actuel : désastre écologique, crise économique, violence sociale, migrants fuyant les famines et se heurtant aux mêmes rejets. La famille Joad, c’est parfois les voisins d’à côté.

                                                                                                                   Luis Armengol

Les raisins de la colère, La Luna à 21h35 jusqu’au 30 juillet, relâche les 18 et 25. 04 90 86 96 28   

 

Croire aux fauves

  C’est un récit autobiographique un peu halluciné, celui d’un événement réel, une rencontre sauvage entre l’anthropologue Nastassja Martin et un ours dans les montagnes enneigées du Kamtchatka. L’attaque est brutale, mais bien que grièvement blessée au visage, la jeune femme se défend avec son piolet et parvient à mettre en fuite l’animal. Elle survit par miracle grâce aux secours rapides et aux soins dispensés dans les hôpitaux soviétiques puis français.

  On peut croire au Bon Dieu, au Diable, aux fées et aux sorcières, mais croire aux fauves c’est une autre histoire, encore qu’on puisse y trouver quelques traces des croyances antérieurement citées. D’où a surgi la bête et pourquoi ? Quel sens donner à cette rencontre pour ne pas la réduire au simple hasard, à l’accident fortuit ? « Croire aux fauves, à leurs silences, à leur retenue ; croire au qui-vive ; croire au retrait qui travaille le corps et l’âme dans un non-lieu… » L’incroyable prend forme sous nos yeux. Nastassja Martin a précédemment étudié les zones frontières entre humains et non-humains en Alaska, elle évolue dans cet entre-deux, baignant dans une sorte de chamanisme qui la convainc que sa rencontre avec l’ours était inéluctable, sans pour autant donner à son récit une allure de fable mystique.

  Sur le plateau nu, Emilie Faucheux dit ce monologue qui n’épargne aucun détail et fait du corps martyrisé le lieu de l’épique, s’affranchissant de tout pathos ou emphase excessive. On suit tout de l’attaque, des blessures, de l’organisation des secours, des soins reçus ou bien encore du comportement du personnel soignant. L’anecdote autorise parfois à l’humour quelque droit de visite, ce qui n’est pas négligeable pour la tension du spectateur. Aux côtés de la comédienne, le musicien Michael Santos élabore une matière sonore qui dialogue avec le texte, dans un corps à corps qui n’est pas sans rappeler celui de l’anthropologue avec l’ours. On est rivé aux mots de Nastassja Martin, avec une sorte de fascination hypnotique qui nous transporte dans un autre monde physique et mental, immergé dans une expérience extrême.

                                                                                                                                 L.A.

Croire aux fauves à Présence Pasteur à 17h15 jusqu’au 27 juillet. Relâche les lundis.  04 32 74 18 54 / 07 89 74 20 05

 

Dimanche Napalm

  On connaît bien les auteurs de théâtre québécois consacrés, les Tremblay, Ducharme et autres Fréchette, mais beaucoup moins les talents de la jeune génération. Sébastien David en fait partie, acteur, auteur et metteur en scène de plusieurs pièces, né à Montréal, par ailleurs enseignant à l’Ecole Nationale de Théâtre du Canada. Passionné par les écritures contemporaines, Renaud Diligent, avec sa Compagnie dijonnaise Ces Messieurs Sérieux, crée à Avignon Dimanche Napalm de l’auteur québécois. Une pièce qui fait référence au fameux Printemps Erable, à la grève des étudiants pour répondre à l’augmentation des droits de scolarité universitaire et autres mouvements sociaux au Québec, de février à septembre 2012. 

  C’est dans un contexte post-Printemps que se situe la pièce, au sein d’une famille de la classe moyenne vivant dans la banlieue de Montréal, avec pour protagoniste central un étudiant revenu dans sa famille qu’il avait quittée des années auparavant. Revenu pour se suicider, sans autre explication, en se jetant du deuxième étage de la maison. Suicide raté qui lui laisse deux jambes brisées, mais surtout à la suite duquel il devient mutique de manière délibérée. Un silence qui vaut réquisitoire. Cloué dans son fauteuil perché au centre de la scène, Il devient alors le confident des autres membres de la famille, à la fois déclencheur et spectateur des turpitudes de ses parents, de sa grand-mère, de sa jeune sœur ou bien de sa petite amie. C’est cette tension entre le silence de l’un et le bavardage des autres qui est le combustible théâtral de ce Dimanche Napalm alimenté par les frustrations et les névroses des protagonistes. La mise à distance volontaire du principal personnage vis-à-vis de son entourage n’est pas sans faire écho aux différences de vocabulaire entre français et québécois, où les mêmes émotions peuvent s’énoncer différemment, ce qui induit une certaine étrangeté ajoutant à l’intérêt incontestable de Dimanche Napalm. Auquel s’ajoute le pari audacieux, presqu’une provocation, du silence au théâtre, lieu par excellence de la profération.

                                                                                                                                        L.A.

Dimanche Napalm à Présence Pasteur à 19h10 jusqu’au 29 juillet. Relâche les lundis.  04 32 74 18 54

                

Life on Mars à la Factory

Life on Mars

  Réflexion sur nos solitudes contemporaines, Life on Mars se compose d’une succession de saynètes sans lien apparent entre elles mais qui étreignent pourtant un même sujet : nos difficultés à vivre seul ou ensemble en même temps que notre obstination à vivre et à aimer. Le fil rouge de la pièce est le voyage sans retour d’un astronaute sur la planète Mars, ses motivations mais aussi ses doutes et ses angoisses. Voyage entrecoupé de tranches de vies qui nous ramènent à un quotidien plus terre-à-terre pour évoquer les rapports humains, les difficultés de communication et les petites mesquineries qui en tissent parfois la trame. D’entretiens loufoques avec un psychologue du travail de trois collègues confrontés aux conflits de l’open-space à la formation de migrants transformés en auxiliaires de vie, en passant par les services sexuels offerts par un robot ou une escort-girl, Life on Mars trace le portrait grinçant d’une époque en proie à un sauve-qui-peut-la-vie général. Sans jamais céder à la noirceur, avec l’hygiène mentale de l’humour comme antidote au désespoir. Un exercice salutaire qui aboutit à un spectacle aussi drôle que poétique grâce à un art irrésistible du burlesque autant qu’à l’humanité que savent insuffler aux personnages les excellents comédiens de la compagnie lyonnaise Thespis.

                                                                                                                                        L.A.

Life on Mars, à la Factory salle Tomasi à 20h10 jusqu’au 31 juillet, relâche les 19 et 26 juillet. 09 74 74 64 90