La 76ᵉ édition du Festival d’Avignon bat son plein ! Retrouvez sur notre site, notre sélection du Off (du 7 au 30 juillet) et les spectacles du In (jusqu’au 26 juillet) pendant la durée du festival. 
Je te pardonne (Harvey Weinstein)

Sous forme de « cabaret-procès-récital », Je te pardonne (Harvey Weinstein) est un feu d’artifice d’une heure trente qui appelle à la barre quelques beaux spécimens de pervers narcissiques de tout poil parmi lesquels un Harvey Weinstein, producteur de cinémacondamné pour viols et agressions sexuelles en 2020, ici pauvre roi en pyjama, mais avec sa couronne. Ce triste sire découvre un matin en se réveillant, ô stupeur et tremblements, le début d’une cellulite et de sa transformation concomitante en femme. Pierre Notte, artiste protée, metteur en scène et acteur, pilote un attelage aussi délirant qu’irrésistible composé de Pauline Chagne (admirable voix, elle a été Barbara dans un rôle précédent), Marie Notte (actrice et chanteuse de cabaret) et du pianiste Clément Walker-Viry. Le quatuor s’en donne à cœur joie pour écharper tous ceux qui lui tombent dans les mains avec une rage jubilatoire qu’il communique au public. C’est constamment drôle et brillant, et toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé comme Catherine Deneuve, Elisabeth Badinter, Christiane Taubira, Nafissatou Diallo, Gabriel Matzneff pour ne pas les nommer ou bien encore Hélène de Troie, Cassandre et Peau d’âne, n’est absolument pas fortuite. Les comédiens chantent aussi bien qu’ils jouent tout au long d’un jeu de massacre où le rire est le médium de la lucidité et nous épargne toute « assignation à résidence victimaire », on les en remercie, ouf ! Je te pardonne (Harvey Weinstein) combine la drôlerie du cabaret avec la critique sans complaisance d’un monde machiste où, malgré les avancées d’un Mee too, le féminicide reste à l’ordre du jour. Aussi détonnant que déconnant, léger dans sa forme mais ferme dans sa dénonciation, ce spectacle salutaire et décapant est à voir absolument.

Théâtre des Halles à 21h30 jusqu’au 30 juillet. 

L.A.

Bananas (and kings)

Le roi de la banane s’appelle Minor Keith. Cet Américain débarque au Costa Rica en 1871 pour construire une voie ferrée et en profite pour planter le fruit qui fera sa fortune à travers la United Fruit Company installée dans toute l’Amérique centrale, sans barguigner sur les moyens et les méthodes. Plus puissante que les gouvernements, faits et défaits à sa guise et en fonction de ses intérêts, la UFC tire les ficelles, corrompt les hommes politiques (d’où la sinistre expression de « république bananière »), exploite les hommes et les empoisonne avec son sulfate de cuivre dont elle recouvre ses champs de bananiers pour les protéger de la pourriture. D’une pourriture l’autre, Bananas (and kings) retrace cette sorte de saga économique, de Keith à son successeur Sam Zemurray, juif américain paternaliste qui ne tardera pas à tomber le masque quand les grèves des ouvriers mettront en péril ses intérêts. Et de recourir alors aux pires méthodes de ses prédécesseurs en utilisant les services de sbires de la CIA en la personne des frères Dulles, bras armé de la Maison Blanche pour accomplir ses basses besognes en Amérique centrale. Le putsch de 1954 contre le président socialiste du Guatemala Jacobo Arbenz et ses réformes agraires en est un des points d’orgue et illustre la politique des États-Unis obsédés par la lutte contre le communisme dans les pays d’Amérique du Sud comme ce fut le cas au Chili en 1973 avec la chute d’Allende.

« La United Fruit Company, aujourd’hui appelée Chiquita, c’est Bolloré en Afrique, c’est Monsanto, c’est le chlordécone aux Antilles, c’est la destruction de la forêt amazonienne et le massacre des peuples indigènes au Brésil » dit Julie Timmerman qui écrit et met en scène cette pièce où elle joue aux côtés d’Anne Cressent, Mathieu Desfemmes et Jean-Baptiste Verquin. Rois et bouffons d’un spectacle qui jongle avec tous les styles, du film de gangsters (de ceux qui pullulent dans la finance) à la bande dessinée en passant par la fresque historique et le burlesque des clowns. Riche de réminiscences historiques, théâtrales ou littéraires, aussi didactique que divertissant, sensible et bagarreur, Bananas (and kings) est un témoignage-coup de poing sur les pratiques de ces compagnies qui mènent le monde à sa perte en même temps qu’elles engrangent les bénéfices.

Julie Timmerman propose un autre spectacle sur le même thème de la manipulation en démocratie avec Un démocrate, qui dénonce le pouvoir de la communication, prolongeant ainsi une réflexion sur les mécanismes d’aliénation de l’homme contemporain aux prises avec toutes de sortes de lobbies qui s’opposent à son émancipation.

Bananas ( and kings) à la Factory théâtre de l’Oulle à 14h50 jusqu’au 30 juillet.

Un démocrate à 11h25 à la Condition des Soies jusqu’au 30 juillet.

L.A.

Bienvenue au Bel Automne

Faire un spectacle autour d’un Ehpad avec la mort qui rôde pas loin est incontestablement une démarche casse-pipe. C’est pourtant celle de la compagnie Cavalcade qui récidive sur le thème après le succès de Pompes funèbres Bémot et de Fin de service. Sa dernière création Bienvenue au Bel Automne se révèle un des plus beaux succès du Off. Il faut dire que la pièce écrite et mise en scène par Sylvia Bruyant aborde le sujet avec une drôlerie qui n’exclut jamais la tendresse et la poésie. On y suit l’arrivée dans le service d’une aide-soignante mutée à la maison de retraite « Le Bel automne » qui fait connaissance avec le personnel administratif et médical, puis avec des résidents bien vivants malgré le peu de temps qu’il leur reste. Personnages bien croqués et souvent craquants qui composent une galerie de portraits hauts en couleurs. On a vite fait de les prendre en sympathie, même les plus odieux d’entre eux, et les stéréotypes ne font jamais obstacle à l’humanité avec laquelle l’auteur aborde notre rapport à la vieillesse et nous plonge avec un beau réalisme et une grande tendresse dans l’univers du grand âge.  Les quatre excellents comédiens jouent une vingtaine de personnages et nous entraînent à folle allure, grâce à la fluidité de la mise en scène, dans des situations de fin de vie aussi drôles qu’émouvantes.

La Luna à 14h50 jusqu’au 30 juillet.

L.A.

L’invention de nos vies

Sam est l’incarnation du parfait yuppie, jeune avocat français envoyé à New-York où il rapidement conquis le pouvoir et la gloire grâce à son talent, à un charisme puissant et à un bel opportunisme. Sa réussite éclatante lui a permis de rentrer dans les sphères les plus huppées et d’épouser la fille d’une famille juive des plus fortunées de New-York. Ce « meilleur des mondes » comporte cependant des failles inquiétantes puisqu’il repose sur une imposture car Samuel, qui se prétend de confession juive, s’appelle en réalité Samir. Arabe et musulman, enfant des cités, il s’est approprié l’histoire de son meilleur ami, écrivain raté auquel il a aussi piqué sa femme. On suit donc la lente descente aux enfers d’un personnage aussi séduisant qu’antipathique, comme la plupart des protagonistes de success-stories qui suscitent autant de haine que d’envie. L’Invention de nos vies déroule sous nos yeux les grands mythes et maux de notre époque : la course à la réussite sociale, le mensonge et l’imposture pour y parvenir, le mépris des autres et l’individualisme à tout crin. Bûcher des vanités à la française, L’invention de nos vies est d’abord un roman de Karine Tuil, finaliste du Prix Goncourt, adapté par Leslie Menahem et Johanna Boyé. Il est brillamment mis en scène par la seconde avec autant d’élégance que d’efficacité, s’appuyant sur une scénographie toujours en mouvement et une succession de scènes au rythme fiévreux que le jeu de lumières vient soutenir. On passe ainsi à une vitesse supersonique des immeubles de Manhattan à ceux d’une cité parisienne, d’un appartement cossu à une prison américaine. C’est mené au pas de course, à l’image de la réussite et de la chute rapides du personnage principal. La distribution est impeccable, même si l’interprétation louche parfois vers le cinéma, avec un petit côté amour-gloire et beauté. Mais c’est peu comparé aux qualités d’un spectacle où chaque personnage possède son ombre et sa lumière, loin de tout manichéisme, et nous tient en haleine jusqu’au bout comme un thriller.

Actuel théâtre à 17h30 jusqu’au 30 juillet

L.A.

Surexpositions (Patrick Dewaere)

Natif de Saint-Brieuc, Patrick Dewaere y a sa statue en plâtre qui trône sur une place de la ville. C’est l’inauguration de cette statue qui ouvre Surexpositions (Patrick Dewaere), tandis que Mado, la mère de l’acteur suicidé à 35 ans, harangue la foule, ici le public, et rappelant la trajectoire de son fils. Enfant acteur, Patrick Dewaere s’est révélé par la suite au sein de la troupe du café de la Gare en même temps que Gérard Depardieu, alter-ego professionnel, concurrent et néanmoins ami qui raflait les Césars tandis que lui ne parvint jamais à en décrocher un seul malgré plusieurs nominations. Il a tourné avec les plus grands réalisateurs français, de Bertrand Blier, son ami, qui allait donner avec Les Valseuses un tournant décisif à sa carrière et à sa vie sentimentale à la suite de sa rencontre avec Miou-Miou, jusqu’à Alain Corneau avec lequel il fera son dernier film, Série noire, en passant par Téchiné, Miller, Boisset, Henri Verneuil et autres Jean-Jacques Annaud. Tenu pour l’un des acteurs majeurs de sa génération, Dewaere enchaîna les rôles durant une trentaine d’années dans tous les genres de films, drames, comédies ou polars jusqu’à ce qu’on étoile commence à pâlir et à son suicide en 1982.

Quatre acteurs se préparent sur la scène de la Factory transformée en loge d’artistes. Ils vont interpréter, durant une heure trente, Dewaere lui-même ainsi que les principaux protagonistes qui ont accompagné sa vie : sa mère, ses femmes successives, des réalisateurs et ses partenaires à l’écran : Miou-Miou, Depardieu, Jeanne Moreau, Patrick Bouchitey, Marie Trintignant et quelques autres. Les comédiens rejouent des scènes de ses films principaux, parmi lesquels Les Valseuses bien sûr, ils y excellent, La meilleure façon de marcher et Série noire dont les séquences défilent sous nos yeux, distillées par une mise en scène qui en organise un parfait déroulement en recourant aux flash-backs. Éminemment descriptif, le texte de Marion Aubert tend la perche au talent des acteurs qui s’expriment de façon totalement désinhibée, notamment dans les scènes de nu, explosifs et drôles à la manière d’un Dewaere qui savait aussi faire pleurer. L’une des principales qualités de cet excellent spectacle est de dépasser le biopic et la citation en traquant le tragique du personnage, sa théâtralité et sa quête d’un jeu au plus près de l’os, style Actor Studio, qui ajoutait à l’aspect sulfureux de sa personnalité. C’est cet homme que donne à voir Surexpositions ( Patrick Dewaere ), écartelé entre ses amours malheureuses, ses problèmes de drogue, ses ambitions d’artiste, ses lumières et ses ombres qui finirent par le happer.

La Factory théâtre de l’Oulle à 21h30 jusqu’au 30 juillet.

L.A.

Et aussi
4.48 Psychose

« A 4h48, quand le désespoir fera sa visite, je me pendrai. » Noir c’est noir, l’univers de Sarah Kane est celui de la psychose, la sienne, dont elle visite les abysses en nous faisant témoins de cette plongée dans les entrailles de la bête. La dramaturge anglaise s’est suicidée à Londres en 1999, peu après avoir écrit cette pièce, laissant derrière elle une œuvre empreinte de la plus extrême souffrance qu’elle savait transformer en matière théâtrale. 4h.48 Psychose est une fascinante exploration de ses propres états psychiques et physiques, avec ses séances chez son psychiatre et sa lutte désespérée pour ne pas sombrer tout à fait. Car on sent chez Sarah Kane une véritable énergie de vie et une révolte, malgré le mal qui la ravage, qui laisse un espace à la résistance et à l’espoir. Interprétation admirable de Cécile Fleury qui dit tout et montre tout de ce perpétuel balancement entre folie et raison supposée, ce va et vient entre ombres et lumières, entre états psychiques limites et monde médical, avec un engagement d’une radicalité à la hauteur du texte qu’elle sert.

La Luna à 13h20 jusqu’au 30 juillet

L.A.