La 76ᵉ édition du Festival d’Avignon bat son plein ! Retrouvez sur notre site, notre sélection du Off (du 7 au 30 juillet) et les spectacles du In (jusqu’au 26 juillet) pendant la durée du festival. 
Dernier amour

Paris 1943, l’atelier d’un couturier, Monsieur Jean, qui poursuit ses activités malgré l’occupation allemande tout en organisant périodiquement l’évasion vers la Suisse de fugitifs dans le collimateur de l’occupant allemand et de ses affidés vichyssois. Un soir qu’il est occupé à ses créations, il reçoit la visite d’un étrange personnage sous les traits d’un officier allemand. C’est la mort qui se présente à lui – on sait depuis Shakespeare que le théâtre est aussi l’art de convoquer les fantômes – pour lui annoncer sa fin imminente, assortie d’un sursis de quelques jours avant le grand passage. Mais le scénario inéluctable comporte une faille : Monsieur Jean a une fille qui tombe amoureuse du soldat allemand, sentiment aussitôt partagé par celui-ci, malgré sa condition non-humaine et les contradictions qui vont avec. Les derniers adieux du couturier vont se compliquer.

L’auteur et metteur en scène de la pièce Gérard Vantaggioli se moque bien des conventions et réussit le tour de passe-passe culotté de rendre vraisemblable cette histoire irréelle. Nimbé d’une aura fantastique et d’un surréalisme à la Cocteau qui culminent dans les apparitions du spectre et le décor de voilures qui semble aspirer les personnages, « Dernier amour » bénéficie du jeu impeccable de deux comédiens chevronnés, Paul Camus et Jean-Marc Catella, auxquels la talentueuse Sarah Bertholon apporte la fraîcheur spontanée de son interprétation.

Chien qui fume jusqu’au 30 juillet à 19h. Tél. 04 84 51 07 48.

L.A.

Fin de partie

Plus beckettiens qu’eux, tu meurs. Ils sont parfaits tous les deux, Denis Lavant dans le rôle de Clov et Frédéric Leidgens dans celui de Hamm. Drôle de couple, le premier est le fils adoptif et le domestique, le second est le père et le maître des lieux.  Consubstantiels l’un à l’autre, dans une relation quasi hégelienne de maître à esclave qui fait qu’on ne sait plus trop qui dépend de qui, dans ce « Fin de partie » qui est l’une des pièces essentielles de Beckett. Aveugle et paralytique, Hamm donne des ordres à Clov lequel exécute, toujours en mouvement bien que boiteux. Le duo ne parvient plus à communiquer que sur le registre domestique, comme un vieux couple qui ne sait plus lequel des deux est le bourreau de l’autre : une fenêtre à fermer, un rideau à tirer, un voisinage à épier, un chien à retrouver. La grande hantise de Hamm est que Clov le quitte, ce que celui-ci menace souvent de faire quand il en a sa claque.

Un peu à l’écart, chacun dans une poubelle – on est chez Beckett – vivent les parents de Hamm, Nag et Nell, dont les brèves apparitions ne font que souligner le rituel immuable installé entre le maître des lieux et son domestique. Ils ne font que passer la tête, disent quelques mots puis disparaissent, familles, je vous hais. La seule communication avec le monde extérieur se fait à travers la sommaire description qu’en fait Clov, juché sur une échelle et armé d’une longue-vue pour scruter la mer tout autour de la maison et ce qui pourrait de manière improbable advenir. Il y a comme une crainte sourde d’un dehors menaçant, un avant-goût de la catastrophe comme souvent chez Beckett où les personnages évoluent au bord du gouffre, face à un réel qui se dérobe à eux.

Jacques Osinski met en scène de manière magistrale, au scalpel pour mettre au jour la relation amour-haine qui est la chair de la pièce, cet étrange ballet entre les deux personnages, leur va-et-vient qui « va bientôt finir, « La fin est dans le commencement et cependant on continue », dit Clov. Un moment de théâtre époustouflant.

Fin de partie au théâtre des Halles à 16h jusqu’au 28 juillet

L.A

Un amour de Blum

Depuis sa cellule où le gouvernement de Vichy l’a enfermé sur ordre de Pétain, Léon Blum écrit à ses proches, affûte ses arguments en vue de son prochain procès, communique comme il peut avec d’autres détenus. Bien décidé à se battre jusqu’au bout et à démentir l’accusation d’avoir provoqué la défaite et la ruine de la France face à l’armée allemande. On sait que le procès de Riom visait à disqualifier les responsables du Front Populaire mais que Léon Blum, par ses convictions et son talent d’orateur, en fit une tribune pour mettre en accusation le régime de Vichy, redonnant de l’espoir aux défenseurs de la République.

Mais l’intérêt de la pièce écrite par Gérard Savoisien, « Un amour de Blum », ne réside pas dans ses aspects politico-historiques. Elle ouvre une porte secrète sur la vie intime de l’ancien président du conseil et sa relation avec jeune décoratrice américaine de 27 ans sa cadette, Jeanne Reichenbach. « Jeannot », c’est ainsi qu’il l’appelle dans leurs moments intimes, multiplie les démarches pour lui rendre visite, au mépris de sa propre sécurité. Elle le suivra de prison en prison, de 1940 à 1945, jusqu’à Buchenwald où ils se marieront, sauvés d’une mort imminente par l’arrivée des troupes américaines. 

« Un amour de Blum » mêle ainsi histoire intime et histoire officielle, celle qu’on appelle la grande. Mais force est de constater, au fil du spectacle, que la hiérarchie entre les deux n’est pas évidente, tant le rôle de cette femme de l’ombre qu’est Jeanne s’avère prépondérant dans la vie de Blum et pour sa capacité à endurer les difficultés du destin. Cette ode à l’amour, le metteur en scène Gérard Gélas la magnifie par un jeu incessant de lumières qui rythme les apparitions de Jeanne et les affres de l’homme politique dans ses moments de doute. Jean-François Derec est Blum, tout roide dans son costume de dirigeant socialiste du Front Populaire, il plie mais ne rompt pas. Natacha Régnier est Jeanne, combattive et amoureuse, elle communique sa force d’âme et de caractère à son homme, armée d’un amour indissoluble qui maintient vive la flamme de la passion et de l’espoir dans les pires ténèbres.

Un amour de Blum au théâtre du Chêne Noir à 13h30. 0490867487

L.A.

La priapée des écrevisses

Ou quand l’histoire se met à table et qu’on en visite les cuisines avec une courtisane comme maître queux. La dame en question s’appelle Marguerite Steinheil, la maîtresse du président du Conseil Félix Faure qui mourut dans ses draps d’une épectase restée dans les annales, ou tout autre pratique. Héroïne célèbre de la Belle Epoque, elle défraya la chronique des journaux de ce temps. Accusée d’une succession de meurtres à ce jour inexpliqués, notamment le double homicide de l’impasse Roncin, elle finit acquittée à l’issue d’un procès à grand spectacle qui passionna le pays entier, avant d’émigrer en Angleterre et d’intégrer la noblesse de la Couronne. Destin d’une femme hors du commun, aussi tendre et passionnée que menteuse et déterminée, elle qui disait : « La vérité est une décision verticale qui s’applique du haut vers le bas.»

Un destin passionnant dont fait le récit « La priapée des écrevisses », pièce écrite par Christian Siméon et mise en scène par Vincent Messager avec la succulente Andrea Ferréol dans la peau et derrière le tablier de Marguerite. On découvre donc la dame dans sa cuisine, flanquée d’une gouvernante, la jeune et talentueuse Pauline Phélix, assaisonnant d’anecdotes le récit foisonnant de ses aventures avec les hommes de pouvoir sous la triviale 3ᵉ République et les épisodes de son procès. Elle y procède avec une gourmandise qu’elle fait partager au public puisque, c’est bien connu, la dame était d’un tempérament généreux. Un spectacle jubilatoire, à la fois chronique de mœurs et portrait d’une figure des plus pittoresques de l’histoire de France incarnée par une comédienne irrésistible.

Chien qui fume jusqu’au 30 juillet à 17h. 0484510748 

L.A.