Sélection du Off par Luis Armengol

L’effort d’être spectateur avec Pierre Notte. Photo Denis Malerbes

L’effort d’être spectateur
Il cite Jean-Luc Lagarce, Joseph Danan, Godard, Duras, Koltès, Minyana, Py, Bernard Dort ou Robert Cantarella, Jean-Loup Rivière ou Leslie Kaplan, Badiou ou Deleuze parmi beaucoup d’autres dont les écrits, quelquefois saillies tonitruantes, lui ont fourni la matière première de « L’effort d’être spectateur ». Seul sur le plateau délimité par une guirlande électrique à laquelle est suspendu un révolver, Pierre Notte enfile des gants de boxe rouges pour annoncer la couleur, genre « on va s’expliquer ». Il dit vouloir établir la différence entre un porc et un spectateur, rien que ça. Silhouette longiligne aux allures de frère Jacques ou de pratiquant de savate, cette boxe française élégante et stylée à son image, il mouille la chemise comme un Keaton marathonien distribuant torgnoles et autres coups de pieds chassés à la relation comédien-spectateur. Exercice jubilatoire, drôle et brillant, avec ses arabesques théoriques et ses formules à l’emporte-pièce, de théâtre évidemment, qui peuvent lui donner une apparence de manifeste. « Ce n’est pas la vraie vie que je veux voir dans cet écrin de mensonges, c’est la vérité qui jaillit du mensonge, la fragilité de la note juste, la chute du funambule, les larmes de la comédienne, la sueur du danseur, le fou-rire des ringards : c’est le surgissement d’un instant de vérité au milieu du mensonge dont j’ai besoin. Le jaillissement du vrai dans un monde d’artifices. » On est proche d’une sociologie de combat qui se proposerait de faire rendre gorge à cette relation entre scène et public. Ou comment la voix de l’acteur peut-elle dessiner un espace ? A quoi correspond la toux du spectateur ? Qu’est-ce qu’une mise en danger de mort sur un plateau ? Est-ce qu’il est normal d’applaudir ? Est-ce que dormir est une position critique ? L’auteur-metteur en scène-comédien-conférencier n’hésite pas à interagir avec le public, lui demande de témoigner de ses premières émotions au théâtre. Et l’invite surtout à rire de lui-même, au cours d’un show parsemé d’anecdotes et de trouvailles scéniques burlesques, n’hésitant pas dans le dernier quart d’heure à débiter son texte en faisant du hula hoop. Comme pour démontrer, houla ! que le théâtre, hop ! eh bien ça fatigue forcément.
Artéphile à 13h25 jusqu’au 27 juillet.

Mauvaises filles
Jeune postière sans histoires, Maud voit sa vie bouleversée le jour où elle tombe sur une lettre égarée par les services postaux. Expédiée d’Irlande vingt ans plus tôt, dans les années 80, cette lettre est adressée à un certain Chris Roberts. Avec sa collègue Vava, elle décide alors de retrouver ce destinataire inconnu. Au terme d’un de ces flash-backs nombreux dans la pièce, avec des changements à vue rapides sur le plateau qui participent à la dynamique de l’intrigue, le spectateur se retrouve quarante ans plus tôt en Irlande, dans l’un des Couvents de la Madeleine. Un lieu de sinistre mémoire car on y enfermait ce qu’on appelait des « filles perdues », filles-mères ou jeunes filles qu’on jugeait alors sur un mauvais chemin, celui du péché évidemment, avec le poids que l’on connaît de l’église catholique dans ce pays. Des années plus tard, un scandale éclatera avec la découverte des ossements de centaines de filles et de bébés enterrés sans sépulture. « Mauvaises filles » raconte l’histoire d’une de ces malheureuses, Rose, séquestrée et maltraitée, qui va sombrer dans la folie lorsqu’on lui enlève son enfant pour le vendre à une famille fortunée. Il y a beaucoup d’émotion dans ce spectacle qui joue sur tous les ressorts du théâtre naturaliste pour transmettre au public les états d’âme des protagonistes, et on doit reconnaître que ça fonctionne bien. Écrite et mise en scène par Aurélie Bargème, la pièce montre deux femmes aux destins parallèles, confrontées au même dilemme : comment assumer ses choix et ses désirs de femme ? Des comédiennes impeccables nous entraînent dans cette histoire où l’on se sent irrémédiablement en empathie avec les personnages et où on apprend des choses très peu catholiques sur l’usage et les méthodes de ces couvents dans la pieuse Irlande. Où l’avortement n’a été légalisé qu’en 2018.
Actuel théâtre à 15h30 jusqu’au 28 juillet

Jacob, Jacob
Il faut sauver le soldat Jacob se dit la mère Rachel. La voilà sur les routes d’Algérie à la recherche de son fils âgé de 19 ans, recruté à Constantine et envoyé combattre avec les bataillons africains participant au débarquement de Provence en août 1944. « C’est nous les Africains qui revenons de loin/ venant de nos pays pour sauver la patrie / nous avons tout quitté parents, gourbis, foyers », premières paroles du Chant des Africains que Jacob et ses copains entonnent sur le théâtre des opérations. C’est la magie d’un autre théâtre, celui où la fiction jette un pont vers la réalité, de nous restituer sur scène ces événements avec une économie de moyens qui n’altère pas l’épopée. Ce garçon que sa mère n’a jamais revu vivant et dont la dépouille lui sera rendue des années plus tard après la fin de la guerre, c’est le grand-oncle que l’auteure Valérie Zenatti n’a jamais connu mais dont elle retrace l’histoire grâce aux souvenir de sa grand-mère. C’est aussi l’histoire de la communauté juive d’Algérie qui nous parvient, des lois anti-juives du gouvernement de Vichy jusqu’à leur enrôlement et leur participation à la Libération de la France. Dyssia Loubatière adapte cette œuvre avec un réalisme qui n’est pas sans rappeler celui d’une mère courage chez Brecht ou des grands films soviétiques où apparaissent ces figures maternelles. Rachel c’est la grande Christiane Cohendy qui échappe aux clichés de la mère juive pour donner à son personnage la profondeur et la retenue d’une héroïne tragique jamais résignée. Allant de caserne en caserne avec son panier de victuailles pour son fils, persuadée que « le cœur d’une mère peut des miracles, et les plats préparés de bon cœur ont de grands pouvoirs ». Jacob est joué par Florian Choquart, épatant de fraîcheur et de force juvénile dans la peau d’un personnage à peine sorti de l’adolescence qui découvre la vie en même temps que la mort. « Dis Jacob, à quoi ça sert de faire sauter une pierre dans l’eau, lui demande son neveu au début de la pièce. « Si tu la serres assez fort, elle finit par faire partie de toi » répond Jacob. Comme fait partie de notre mémoire collective ce destin commun à beaucoup de jeunes gens de cette génération fauchés par les ricochets de l’histoire.
Petit Louvre à 10h45 jusqu’au 28 juillet

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