Un rapport sur la banalité de l’amour

 Allemagne années de croix gammées. Un couple au coeur de l’irrésistible ascension du pouvoir nazi : Hannah Arendt, brillante étudiante juive révoltée par les exactions des nervis du national-socialisme, et Martin Heidegger, gloire universitaire de l’Allemagne et philosophe respecté, bientôt instrumentalisé par le 3ème Reich à l’insu de son plein gré. La première est subjuguée par l’aura intellectuelle de son professeur, le second est aspiré par cet amour qui lui offre une seconde jeunesse.

Histoire banale, en somme, s’il ne s’agissait de deux monstres sacrés de la philosophie moderne. Comment représenter le mythe sur scène ? Comment transformer en personnages de théâtre deux personnalités qui ont marqué l’histoire de la pensée sans sombrer dans l’anecdote, sans mutiler leur dimension intellectuelle ? C’est le pari, réussi, de cette pièce d’André Nerman,qui joue Heidegger aux côtés de l’émouvante Maïa Guéritte, servie par l’intelligence, la passion tour à tour retenue et libérée, qui exprime le beau paysage intérieur d’une femme, Hannah Arendt, et les errances et contradictions d’un homme, Martin Heidegger, écartelé entre l’état de son désir et le désir d’Etat. Banalité du mal, dont a parlé la philosophe allemande dans ses écrits sur le totalitarisme, et banalité de l’amour, couple conflictuel qui donne lieu à une histoire peu commune, malgré le titre, soumise aux soubresauts de l’Histoire avec sa grande hache comme disait Georges Perec. Une pièce élégante et subtile, bien qu’elle souffre parfois d’une scénographie encombrante, qui apporte un éclairage original sur la personnalité de deux intellectuels incontournables du 20ème siècle et sur les liens d’un amour « toujours amoral » comme l’écrit la philosophe dans une correspondance à son amant.

Un rapport sur la banalité de l’amour à La Luna à Avignon à 18h55 jusqu’au 30 juillet.

Le paradoxe amoureux

A la fois contemplateur et contempteur des mœurs contemporaines, Pascal Bruchner excelle à décrire les rapports homme-femme, à la manière d’un Sacha Guitry contemporain dont le questionnement sociologique réhabiliterait le cynisme du jugement. Le metteur en scène Philippe Person interprète, aux côtés de compères brillants que sont Pascal Thoreau et Florence Le Corre, une galerie de personnages croquignolesques, en proie aux affres de l’amour et livrant leur déboires au divan du psychanalyste. Un travail d’entomologiste, comme il l’avait fait précédemment avec un autre texte de Bruckner, l’Euphorie perpétuelle.

Entre Bertrand, « collectionneur de commencements », Véronique, 57 ans, qui est tombée amoureuse « parce qu’elle a entendu parler d’amour », Julien, 35 ans, pour qui « la durée du coït dans un couple bourgeois est égale à la cuisson d’un oeuf à la coque », Michel, 64 ans, qui craint de faire tapisserie le restant de sa vie, Mylène, 34 ans, éprise d’amour flou, le Paradoxe amoureux déroule le fil existentiel d’hommes et de femmes à la recherche du bonheur comme des papillons affolés par la lumière. L’interprétation est impeccable, le texte est savoureux, et tant pis s’il enfile souvent des perles puisqu’en matière de sexe, n’est ce pas, tout est permis.

Le Paradoxe amoureux au Petit Chien à Avignon à 12h25 jusqu’au 30 juillet.