Sélection du Off Avignon par Luis Armengol

La sextape de Darwin à la Factory, photo Bekir Aysan

La sextape de Darwin

« Tout ce que l’Eglise interdit, cette espèce s’y adonne » observe une conférencière en plein exposé des meurs du concombre de mer. C’est à l’image de ce spectacle, « La sextape de Darwin », qui nous entretient des comportements sexuels et autres modes de reproduction existant dans une nature où s’expriment tous les fantasmes. L’occasion de remettre en cause bien des préjugés et l’étroitesse de principes et autres interdits moraux ignorant la réalité biologique. On est prié de laisser ses œillères au vestiaire. Ce qui ressemblait au début à une conférence savante un brin ennuyeuse va se transformer peu à peu sous nos yeux en une délirante fresque sur l’évolution des espèces jouée par des comédiens-chanteurs-acrobates transformés tour à tour en libellules, grenouilles, volatiles rares et autres bonobos en chaleur. Toute une faune extraordinaire rampante, volante, dansante, sifflante chantante et…baisante qui nous entraîne dans un tourbillon de situations aussi comiques que saisissantes de poésie. Le texte et la mise en scène de Brigitte Mounier s’accouplent en parfaite intelligence, dans tous les sens du terme. Une exploration d’une heure et demie pour partir à la découverte d’une partie du règne animal, s’émerveiller des lois de la nature et comprendre aussi la menace qui pèse sur un monde aussi mal connu que maltraité. Répondant à la mission qu’assignait Brecht au théâtre, instruire et divertir, « La sextape de Darwin » est à la fois la leçon de Svt la plus déjantée entendue à ce jour et un formidable pied-de-nez à la résurgence des violents courants homophobes qui s’expriment dans de nombreux pays.
Factory, théâtre de l’Oulle, à 15h40 jusqu’au 28 juillet.

Comédiens

L’après-guerre à Paris où trois comédiens, Pierre qui dirige le trio, Coco son épouse et magnifique cantatrice, puis Guy, leur pianiste accompagnateur, s’apprêtent à créer dans la capitale la comédie musicale « Au diable vauvert » qui triomphe en province. Une formidable opportunité de franchir un cap dans leur carrière artistique, ce dont chacun est bien conscient. Mais à quelques heures de la représentation, la tension monte entre les protagonistes et la jalousie de Pierre va ruiner tout ce bel assemblage pourtant promis à un grand succès. Récompensé par 5 trophées de la comédie musicale, « Comédiens » est inspiré de l’opéra « I Pagliacci » (Paillasse en français) du compositeur italien Leoncavallo créé en 1892, dans lequel on suit les aventures d’une troupe itinérante. Le directeur, fou de jalousie, finit par confondre son rôle de mari trompé avec la vie réelle et tue sa femme en pleine représentation. Un procédé de mise en abyme, le théâtre dans le théâtre, que reprend Samuel Sené dans sa mise en scène échevelée, restituant remarquablement l’effervescence d’une troupe à quelques heures d’une création. Au service d’un livret remarquable, les trois interprètes, Marion Préïté, Fabian Richard et Cyril Romolli se donnent à fond avec un talent bluffant pour assurer la réussite de cette irrésistible comédie musicale, l’une des meilleures créations du Off de cette année. N’y allez pas, courez-y !
Factory, théâtre de l’Oulle à 17h30 jusqu’au 28 juillet.

Les secrets d’un gainage efficace

On les a adorées dans une pièce qui avait cartonné lors du Off précédent, « C’est difficile d’être l’origine du monde », qui s’attaquait au mythe du bonheur maternel. On les retrouve dans « Les secrets d’un gainage efficace » qui nous parle de tout sauf de gainage évidemment. Fidèles à elles-mêmes, les Filles de Simone transforment la scène en assemblée générale, le spectacle commence en effet par une distribution d’un tract féministe où on lit : la sexualité  féministe, un conditionnement culturel ? Cinq comparses se réunissent ensuite pour la rédaction d’un livre consacré aux hontes et tabous liés au corps des femmes, depuis les premiers poils et les premières règles jusqu’à l’apparition des bourrelets et des rides en passant par les rapports mère-fille et l’homosexualité. Chacune y va de son témoignage, parfois poignant, parfois irrésistiblement drôle, la recherche d’un titre pour l’ouvrage étant l’occasion d’un brain-storming délirant : Balance ton corps, Mee touffe, j’en passe et des meilleurs. Le joyeux bordel qui règne sur scène ne parvient pas toujours à donner le change d’une mise en scène qui se perd quelquefois en grandes embardées dans les gradins, comme si ce bon spectacle courait un peu après lui-même. Cette réplique d’une des comédiennes résonne alors particulièrement : « Comme s’il fallait que je me réapproprie des choses avec lesquelles j’étais en paix à la base. » En dépit de quelques imperfections, à l’image de celles du corps, entre point G et poing levé, les Filles de Simone nous rallie inconditionnellement à leur cause, celle du spectacle, sans s’embarrasser de séduction.
Gilgamesh-Belleville à 18h45 jusqu’au 23 juillet.

Jouliks

Du haut de ses sept ans, la Petite raconte l’histoire de sa famille et nous embarque immédiatement. Récit d’une histoire d’amour qui se déploie sous forme de tragédie. « Jouliks », de la Québecquoise Marie-Christine Lê-Huu, semble écrite pour le cinéma, et c’est ce que souligne, à travers son parti-pris résolument esthétisant et son découpage, l’élégante mise en scène de Clémence Carayol. « Il faut pas nous approcher. On a toujours été des jouliks et ça, ça veut dire voyous dans la langue de Zak », dit la Petite jouée par Eva Dumont qui porte la pièce sur ses frêles épaules. Sa mère Véra, dont le passé chaotique trimballe des nuages encore menaçants, vit avec Zak, marginal aux éclipses fréquentes et aux retrouvailles conflictuelles. Mais un amour passionnel unit ces deux-là autant que le rejet d’une vie bien normée et matériellement stable. La visite des parents de Véra signe une rupture inévitable avec le couple qui assume les difficultés de ses choix de vie. La progression dramatique de l’histoire, la touffeur des sentiments et la sensualité des protagonistes ne sont pas les moindres atouts d’une pièce charnelle servie par le bel engagement physique des comédiens. Il y a comme un miroitement fascinant de quelque chose de sauvage et indompté, l’écho de la nature qu’on devine tout autour, qui tient le spectateur en haleine, en attente d’un dénouement qu’il pressent sans vouloir s’y résigner tant on s’attache à ces personnages et à leur destinée.
Lucioles à 16h45 jusqu’au 28 juillet.

 

LAISSER UN COMMENTAIRE

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.