Sélection du Off Avignon par Luis Armengol

« Un amour exemplaire » au Chien qui Fume. Photo Francesca Mantovani

Un amour exemplaire

C’est l’histoire de Jean et Germaine Bozignac, le premier jeune marquis de la région bordelaise, la seconde cousette au service de la noble famille. Parce que le coup de foudre se fout pas mal des conventions, le couple défie l’opprobre familial et part vers la Côte d’azur, à deux pas de Saint Paul de Vence, pour filer le parfait amour, loin des obligations mondaines. Un amour qui va durer 45 ans, et pendant lequel le petit Daniel (Pennac, qui joue ici son propre rôle) leur rendra régulièrement visite, « pour les regarder vivre » tout simplement, et parce qu’ils étaient drôles et vivants. De ses 8 ans à ses 23 ans, il va les fréquenter jusqu’à leur mort. « Un amour exemplaire » fourmille d’anecdotes délicieuses qui reflète une époque, les années soixante, où l’insouciance tenait lieu de viatique et où il était urgent de vivre. Une vie nouvelle, sans enfant ni fortune dans le cas de Jean et de Germaine, entièrement consacrée à leur couple et à inventer la vie au quotidien. « L’amour, c’est comme les clébards, faut le sortir de temps en temps sinon ça s’attaque aux pantoufles. » Pennac a raconté un jour cette histoire à Florence Cestac, dessinatrice et auteure de BD, ils en ont fait un livre. La rencontre avec la metteuse en scène Clara Bauer, assistante d’Ariane Mnouchkine et de Peter Brook, le prolonge aujourd’hui sur d’autres planches, celle du théâtre. « Un amour exemplaire » raconte cette histoire émouvante, drôle et nostalgique, jouée avec un allant remarquable, celui des sixties peut-être, par une brochette d’acteurs qu’on adopte instantanément. On rit, on s’émeut, on respire à pleins poumons ce parfum de bonheur que distille la pièce, en savourant chaque réplique et chaque dessin que Florence Cestac réalise en direct tout au long du spectacle. Magnifique.
Chien qui Fume à 15h50 jusqu’au 28 juillet

Papa, maman, Staline et moi

« Papa et maman s’aimaient comme Roméo et Juliette. Malheureusement leur amour a débuté pendant la période la plus terrible de notre histoire. J’avais à peine 8 mois quand la police stalinienne est venue arrêter mon père sur des accusations mensongères. » C’est bien de son histoire personnelle que nous parle Mark Rozovsky, auteur et metteur en scène de « Papa, maman, Staline et moi » joué par sept comédiens russes, en langue originelle et surtitré en français. Tous font partie du « Studio de la porte Nikitsky », foyer de renouvellement du théâtre russe dont on a baptisé les membres « enfants de la perestroïka », ce qui situe leur démarche.

Dans la pure tradition soviétique, un hymne à la jeunesse plante le décor des années Staline, prolongé par un mur de briques rouge côté jardin et une multitude de portes fermées côté cour, ça promet. Au centre de la scène un couple et leur enfant, derrière eux un écran où défilent les clichés du socialisme triomphant. Jusque-là tout va bien, puis la machine infernale se met en branle pour raser ce bel édifice. Arrestation du père, prison, déportation, humiliations et tortures. Au-delà de l’histoire politique en toile de fond, la pièce nous parle avant tout de la destruction d’une famille par un système broyeur de destinées. Ou comment l’histoire de gens simples peut être anéantie par l’Histoire « avec sa grande hache » comme disait Pérec. Les comédiens sont sobrement impeccables, avec une mention pour Natalia Baronina qui joue la mère. Pénélope des temps soviétiques, elle porte en elle la tragédie de ces temps difficiles où chacun pouvait se réveiller un matin sans avoir qu’il venait de devenir un « ennemi du peuple ».
Chien qui Fume à 14h jusqu’au 28 juillet.

Peur(s)

C’est l’histoire d’un matricule, 10005, détenu pendant sept ans à Guantanamo au lendemain du 11 septembre 2001. Arrêté par la police bosniaque qui l’accuse d’avoir planifié un attentat à Sarajevo contre les ambassades américaine et anglaise, il est livré aux services de renseignements américains. Gardé au secret sans jugement et sans chef d’inculpation, interrogé pendant des années sur des activités dont il ignore tout, il sera finalement libéré grâce à l’action de sa femme et d’un avocat américain. La pièce de Hédi Tillette de Clermont Tonnerre s’inspire de faits réels, aujourd’hui largement connus, et nous interroge avant tout sur les limites d’une démocratie, ses droits à se protéger en tant que nation des menaces intérieures et extérieures au détriment des libertés individuelles. Il y a un parallèle intéressant au cours du spectacle avec le sort réservé aux ressortissants d’origine japonaise après Pearl Harbour, documents vidéo et discours à l’appui. Ce que met bien en perspective la mise en scène de Sarah Tick en nous transportant dans un intérieur de famille américaine dont l’univers anecdotique et banal va virer au cauchemar. C’est la force de « Peur(s) », cet ordinaire rattrapé par l’extraordinaire d’une machine répressive qui frappe comme elle veut, livrée à tous ses fantasmes sécuritaires. « A quoi bon avoir des lois si la peur suffit à nous les faire oublier » dit un personnage à la fin de l’histoire.
Train Bleu à 18h55 jusqu’au 24 juillet.

A ceux qui nous ont offensés

Bien gentil, tout timide ce petit garçon élevé par sa grand-mère dans la campagne normande. Il s’apprête à rentrer en sixième au collège de Buchy, sans se douter qu’il va devenir la proie d’une bande de garnements harceleurs dont le souvenir va le poursuivre dans sa vie d’adulte. Tiré du livre de Jérémie Lefebvre « Le collège de Buchy », « A ceux qui nous ont offensés » est le récit du parcours de cet enfant devenu adulte, désormais en proie à des envies de meurtre contre ses anciens tortionnaires dont il relate les sévices avec une mémoire intacte. Pas trace de résilience chez lui, mais au contraire une haine assassine contre ses bourreaux dont il garde le souvenir à vif et qu’il imagine soumis à tous ses fantasmes de vengeance. Tranchant comme un scalpel, le texte découpe la chair des mots dans un massacre verbal qui vaut catharsis et rappelle cet autre verset biblique : « et délivrez-nous du mal… » C’est à la fois drôle et bouleversant, dérisoire et tragique. Nous vient en mémoire la célèbre toile « Le Cri » d’Edvard Munch à mesure que la bande sonore nous transmet jusqu’aux tempes l’angoisse et la détresse du petit garçon. Dans une mise en scène resserrée qui colle à la peau du personnage – on l’entendrait presque transpirer d’effroi – avec cette superbe image finale d’un homme pris dans une grande toile d’araignée, le comédien Bruno Tuchszer transmet avec une fureur sacrée la violence subie, psychique et physique, les coups et les crachats, le chagrin et la pitié, le bruit du dedans – la compagnie s’appelle Grand Boucan – d’une enfance massacrée. Et nous rappelle au passage que non, décidément, l’homme ne naît pas bon.
Gilgamesh Belleville à 15h35 jusqu’au 26 juillet

Trapèze au cœur

Lucie est trapéziste jusqu’à ce qu’une « panne de cœur » la plaque au sol et l’oblige à abandonner cette discipline. S’ensuit un parcours hospitalier qui va la mener jusqu’à

une opération à cœur ouvert, étape essentielle vers une renaissance. Ce résumé ne saurait refléter la grande richesse de situations auxquelles nous confronte le texte à tiroirs de Louise Doutreligne. A commencer par la belle amitié qui lie Lucie à son amie Leïla, productrice, avec laquelle elle revit les souvenirs d’un passé commun à Casablanca : rencontre amoureuse avec un homme mystérieux doté de pouvoirs magiques, référence au soufisme, rapports avec un professeur d’université qui s’avère plus tard être le chirurgien qui va l’opérer, idylle de celui-ci avec Leïla, etc. La mise en scène de Jean Luc Paliès réussit, par la frontalité de l’adresse directe au public, à faire de ce marivaudage contemporain teinté d’orientalisme un objet théâtral des plus séduisants. Les deux comédiennes qui jouent Lucie et Leïla, Laurence Porteil et Emmanuelle Rivière, insufflent vérité et profondeur à leur personnage, tandis que l’accompagnement musical d’Antonin Freeson et la présence tonique de Ruth M’Balanda ajoutent rythme et fraîcheur. On pense autant à Laurence Durell qu’à un scénario de Lelouch, ce qui constitue finalement un bon équilibre pour cette histoire rebondissante de trapéziste accidentée qui retombe finalement sur ses pieds.
Petit Chien à 17h10 jusqu’au 28 juillet.

La théorie du Y

Ou comment aborder le thème de la bisexualité avec humour, intelligence et sans discours moralisant donc chiant. Rassemblés autour d’un bric-à-brac de caisses en bois qu’ils vont déplacer tout au long du spectacle, quatre jeunes gens – un collectif belge épatant de dynamisme et de finesse – rejouent l’histoire d’Anna, son adolescence, ses premiers émois, son éveil sensuel, la découverte de sa bisexualité et le chemin pour l’assumer. « La Théorie du Y » aborde avec fraîcheur et décontraction ce sujet parfois encore parfois tabou de l’orientation sexuelle en décrivant l’itinéraire d’une adolescente en quête d’elle-même et la construction de son identité sexuelle. Et si on pouvait tomber amoureux sans se demander si c’est d’un homme ou d’une femme, interroge l’auteur Caroline Taillet qui raconte ici sa propre histoire. On est évidemment acquis à la cause et à la nécessité de faire entendre cette parole dans tous les milieux, non seulement dans les théâtres mais aussi dans les écoles et les lycées. Au-delà de cette conviction élémentaire, on est séduit par la forme théâtrale, l’intelligence de jeu et la maîtrise des interprètes, l’inventivité d’une mise en scène menée à fond la caisse – il y en a beaucoup sur scène – qui en fait un des spectacles les plus vitaminés de ce off avignonnais.
Lucioles à 13h40 jusqu’au 28 juillet

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