Depuis quelques jours, de nombreuses structures culturelles ont dû fermer leurs portes. Pourtant, elles avaient travaillé sur des expositions de grande qualité. BTN vous propose une visite virtuelle de ces lieux en vous partageant ses textes qui pourront vous rapprocher au plus près de ces expositions.

Permafrost, au Moco-Panacée, Montpellier

Nous vivons une époque de tensions et d’inquiétudes bien résumées par le concept si actuel d’Anthropocène. Les artistes expriment, avec le maximum de conscience possible, leur point de vue sur leur temps. Leurs réalisations, qui certes se limitent au domaine esthétique, leur signification dépendant de l’interprétation qu’en fait chacun,  constituent des réponses non conventionnelles ou des prétextes à de nouvelles et brûlantes questions. Ils sont onze, un beau travail d’équipe, dans les locaux restaurés de  l’ancienne école de pharmacie, viennent d’un peu partout dans le monde (Turquie, Danemark, Canada, Royaume Uni, USA, Lituanie, Pérou, Allemagne, France…) et recourent essentiellement à l’installation ou à la vidéo, un peu aussi au dessin. La londonienne Eloïse Hawser met dès l’entrée l’accent sur le recyclage des déchets dans une installation vidéo très dynamique tandis que le sol est jonché de véritables sculptures recyclées dont une sur altuglass avec empreinte de ressort. On ne saurait mieux poser les jalons d’une initiative prospective et d’une démarche impliquée. Dans la même pièce, Dora Budor, crée une atmosphère ouatée en confectionnant des caissons de verre en lesquels les pigments sont régulièrement perturbés par des émanations sonores de fumée. On pense à des paysages désertiques, creusés de cratères, en hommage avoué à Turner.

Dans la petite pièce adjacente, un squelette de buffle, d’Ozan Catalan, posé sur un socle de verre et béton, face à deux vidéos documentaires. On ne pouvait mieux souligner les méfaits de l’urbanisation galopante sur les espèces ancestrales. Deux dessins à l’encre sur papier, de Deniz Aktas, d’une précision photographique inouïe, vont un peu dans le même sens : souche tranché net, tuyaux buissonniers. Juste derrière, un mur de pneus comme si notre destin était dorénavant en butte au besoin de déplacement automobile. Le moyen devient l’horizon et l’obstrue. Au sol, des morceaux d’asphalte (de Nina Beier) sur lesquels s’exposent de fragiles barres de chocolat, symboles de notre condition périssable. On change de pièce et c’est le choc : le même artiste revisite Duchamp mais substitue des lavabos en céramique aux urinoirs et leur adjoint de copieux cigares dont on se demande s’ils les sodomisent ou s’ils obstruent le conduit d’évacuation. Ils sont épars dans l’espace et chantent les amours de la nature et des fabrications humaines. L’hybride, les combinaisons contre-nature font partie des préoccupations majeures des artistes de ce début de troisième millénaire. Rochelle, Goldberg n’est pas en reste, qui associe, sous plastique, un matériau aussi résistant et pérenne que le bronze, ou l’or, à de vulgaires légumes, tout en cultivant la terre. On se demande si l’on n’est pas passés dans l’ère des mutations génétiques et contaminations diverses, l’art ayant cette vertu de confondre les règnes (végétal, minéral en l’occurrence).

La plus grande espace de la Panacée est bien évidemment le plus spectaculaire : Le duo Parkui Hardware nous plonge dans un univers artificiel, aux formes suspendues, comme descendues des cintres. On pense à des fantômes du futur avec une question troublante sur le statut du corps à venir. Les photocopieuses déjà démodées de Nicolas Lamas, rivalisant avec des bustes antiques font également leur petit effet et rappelle le constant besoin de l’homme à reproduire le réel et la relativité de nos techniques. Ses casques font de nous des robots qui laissent apprécier leurs viscères, les circuits intégrés. Entre les deux, Laure Vigna suspend des haillons de plastique en couleurs à des structures métalliques qui lui fournissent une sorte de métrique. Tout semble récupérable en art, y compris les fragments déchirés. Michel E Smith associe des matériaux improbables (gant de baseball en cuir et un coquillage ; clavier d’ordinateurs et flocons d’avoine) dans l’esprit de produire du sens. Enfin, Max Hooper Schneider nous entraîne dans un univers posthume, ottoman, fantaisiste et carnavalesque, un film d’animation qui incarne les dissensions Esprit/Corps. Un carré de pastèques s’insinue entre nous l’écran, ce qui ne manque pas d’humour distancié. Cette expo se veut ainsi immersive : nous baignons dans des sollicitations diverses de formes et matériaux qui nous plongent dans des problèmes d’actualité sans toutefois quitter le domaine de l’art. Ce dernier assure sa fonction d’éclaireur et de capteur des angoisses d’une époque.

BTN