Ingénieuse et opportune initiative que celle de mêler peinture et poésie. D’abord, Paul Valéry est, on le sait, l’un de nos plus grands poètes, et le musée qui porte son nom ne se contente pas de lui rendre hommage ; il conserve bon nombre de tableaux d’artistes du cru, ou ayant séjourné sur l‘île singulière. Le rapprochement allait donc de soi. Par ailleurs, le port de Sète abrite en été le festival de poésie. Il était ainsi tentant de demander à certains des poètes ayant animé ces journées estivales, de prêter leur plume à une lecture, elle-même singulière puisque poétique, de quelques 250 tableaux connus ou sauvegardés parmi des fonds non négligeables. De surcroît, deux écoles sont nées dans ce port au XXème et qui font de Sète une ville artistique hors du commun : celle du groupe Montpellier-Sète (Desnoyer, G.Dezeuze, Couderc, Descossy, Bessil, Calvet, Fournel, auxquels on rattache aisément Jean Hugo ou Richarme), et celle s’articulant autour d’une figuration dite libre, très marquée par la BD à l’origine et à laquelle on associe Combas et Di Rosa surtout, puis les anciens du groupe Yaro (Cervera, Cosentino, Biascamano) ou Topolino – avec Pierre François ou Gregona comme grands frères. Naturellement, tous ces peintres, et quelques autres, ne se sont point privés de peindre la magnificence du paysage, l’élan du Mont St Clair, le mouvement ou au contraire la calme géométrie qui caractérise le port, les toits des quartiers hauts, la pointe courte (avec élégant poème d’Annie Salager), les joutes de la St Louis et autres particularités qui font de Sète, à l’instar de Collioure ou Antibes, une ville aux peintres si attachante. A cela, il faut ajouter les grands noms du paysage sétois ou de la mer chantée par le poète, tels ceux de Courbet, de Dufy, de Marquet. Cette exposition permet certes pour le visiteur ponctuel de découvrir bon nombre de belles pièces (du 17ème au XXème, jusqu’au début du XXIème), et pour l’habitué d’en redécouvrir la majeure partie, modifiée par le point de vue que leur octroie le poète. Car chaque peinture est accompagnée de son poème. De sorte que le visiteur peut s’initier aux divers aspects de la poésie d’aujourd’hui, qu’elle émane de personnalisés aussi diverses que Georges Drano, ou Frédéric Jacques Temple, écriture précise et claire, ou de la tonitruante Anne-Marie Jeanjean plus sibylline, et qui jongle avec les rythmes et les sons en cherchant à capter l’ambiance d’une fête. Au demeurant, Sète étant un port ouvert sur le monde, toutes les nationalités sont représentées du syrien Adonis au marocain Zrika en passant Enan Burgos (Colombie), Luis Mizon (Chili) Ibrahima Niang (Sénégal) ou Jean-Pierre Verreghen (Belgique). Les écritures sont différentes et, dans la plupart des cas, offrent une vision originale du tableau, certains continuant à faire confiance au vers, libre il est vrai, d’autres lui préférant la prose, tel Jean-Luc Parant qui relie la calme plage palavasienne de Courbet à sa thématique de la terre comme boule à pétrir, et à la rotondité des yeux. Ou Nicole Drano Stamberg déployant son érudition flamboyante et lyrique afin de venir à bout d’un complexe tableau de Combas, saturé de dessins, de figures et de plages colorées, dont le thème historique sollicite Hannibal et ses éléphants héroïques. Certains s’expriment en quelques lignes à peine (Jean-Claude Marin face à une vibrante nature morte de Gérard Calvet, Sylvette Clancier commentant un portrait pensif de Paul Valéry, par Edmée de la Rochefoucauld), d’autres ayant besoin de plus d’espace (Marie Rouanet, sur l’entrée du port, de Jules Troncy), certains en syncopant leur écrit de blancs ou de parenthèses (Patrick Dubost) de manière déroutante pour le lecteur. Ainsi le visiteur découvre certes le fonds pictural qu’on lui découvre, s’initie éventuellement aux diverses factures de la poésie, mais surtout entrevoit les rapports étroits qui unissent les deux genres. Ce n’est pas par hasard si Baudelaire était critique d’art, si du temps des surréalistes les deux activités étaient si proches (Eluard et Man ray par ex) et si le livre d’artiste connaît toujours un succès phénoménal. La salle réservée aux dons du poète libanais Salha Stétié le prouve aussi, qui permet en outre de retrouver des grands noms tels ceux d’Alechinsky, de Hollan, de Viallat, ou de Clauzel. Pour en revenir à Peinture et Poésie, il nous faut ajouter des salles réservées à des scènes de la vie quotidienne, à l’orientalisme et même aux motifs académiques et religieuses, ou aux peintres de la modernité… On aura ainsi une idée de la richesse de cette proposition estivale, qui se prolonge en automne. Cette exposition se justifie en définitive pleinement. Il ne lui manquait que la parole, celle des poètes eux-mêmes, lesquels viennent en personne présenter les tableaux qui leur ont été alloués. En octobre par ex, juste après Sapho, le guadeloupéen Daniel Maximin commentera un paysage sétois de Jean Hugo, tandis qu’en novembre Liliane Giraudon se confrontera à Auguste Chabaud, que l’on a pu voir récemment au Musée de Nîmes. Il est enfin conseillé de se procurer le somptueux catalogue édité pour l’occasion : il permet de mieux saisir l’articulation entre la poésie et la peinture. La poésie inspirée par la peinture, un peu comme celle-ci, pour reprendre les paroles du maître-poète, s’inspire du paysage. BTN

Jusqu’au 4 novembre au Musée Paul Valéry à Sète. Tél : 04 99 04 76 16. museepaulvalery-sete.fr/