Le CACN trouve enfin un lieu nîmois à la mesure de ses ambitions : un espace conséquent à la périphérie de la ville, dans un quartier populaire. La première exposition réserve une belle surprise puisque, dans les diverses salles du Centre, Léo Fourdrinier, ancien étudiant nîmois entre autres, y aura présenté pas moins de 27 oeuvres, sous un titre à la fois cosmique et poétique : La lune dans un œil et le soleil dans l’autre, jusqu’au 19 février.

C’est dire le projet d’associer des éléments considérés comme contradictoires qu’ils émanent du monde industriel et de ses techniques, de la nature dans sa grandeur astrale ou de notre culture méditerranéenne et au-delà. Associer deux antagonistes : cela réclame une troisième entité, de l’énergie, et la faculté d’assembler, de combiner, d’expérimenter et c’est sans doute la vocation de l’artiste, de même que le poète associe des mots en images. Paul Eluard et Fernando Pessoa sont ainsi sollicités sur des bornes de marbre récupéré.

Par ailleurs l’artiste connaît l’art de recueillir des éléments de la réalité laissés pour compte : on pense à ces lettres de néon dont il compose un texte en anglais, à ces casques de VTT compressés, qu’il égrène tout au long du parcours, à ses six stèles de marbre gravées au laser, à ses châssis, ses carénages, et à des éléments plus inattendus et hétéroclites en apparence : un œuf, des sangles, un câble d’Iphone, un scarabée, un jeu d’échecs en verre, fleurs synthétiques… toujours associés à une extension de l’humain (bras, masque, deux têtes accolées, visage en plâtre de l’artiste…).

Le côté cosmique se trouve aussi bien en début qu’en fin d’expo grâce à des impressions sur aluminium figurant des ciels noirs et étoilés (conçus en collaboration avec un astrophysicien). Ainsi, l’expérience individuelle s’inscrit-elle dans un contexte universel qui en révèle quelque peu la vanité (l’artiste se met en scène et recourt d’ailleurs à l’autoportrait en plâtre).

Sans doute parce que nous sommes à Nîmes, Léo Fourdrinier a sollicité bon nombre de références à Rome, à la culture antique et au musée de la romanité. Les civilisations savent en effet à présent qu’elles sont mortelles, même si leur souvenir perdure, sous forme de vestiges plus ou moins soumis à l’injure du temps, telle cette statue en pierre reconstituée figurant un lion, surmonté d’éléments de casque. Cet objet n’est pas là par hasard. Il signifie la protection, en particulier de ce qui vient du ciel puisqu’il encercle le crâne et ses fragilités humaines trop humaines. Quand il n’est pas là, la statue perd sa tête, pulvérisée dans du plexiglas. Aussi le retrouve-t-on dans plusieurs pièces : associé à une pierre et un néon, ou à une pierre et à de la mousse, à des photos dans la série des FAST-PASS, où ils jouent le rôle d’écrins muraux en forme de cocon.

Au demeurant, tout l’art de l’artiste consiste à combiner l’apparemment incompatible, à l’instar de cette formule de Reverdy qui affirmait qu’une image était d’autant plus convaincante qu’elle naissait de réalités contradictoires, formule reprise par le surréalisme (cf. Eluard). C’est le cas de la mousse dans le casque, et surtout de cette superbe association, en toute humilité, au sol, et qui peut faire penser à une Vanité, d’une chemise de gala et d’une cravate vertébrale d’os de dromadaire, en attendant la fête suprême, évoquée en vidéo dans un Iphone posé, incrusté dans le sol, au centre d’une modeste salle. La poésie, c’est l’art d’associer des mots comme Fourdrinier associe des choses, non sans mystère et intuition personnelle. C’est au visiteur d’entrer ensuite en résonance et d’esquisser une interprétation.

C’est d’autant plus excitant, dans cette œuvre, que l’artiste ne conçoit pas l’association sans cohérence : on y retrouve le naturel et l’humain, souvent reliés par la lumière et son énergie (dès l’entrée, dans un châssis de néons, l’intérieur d’un masque et un scarabée, plus loin un casque, enrichi d’un led, contenant une pierre). La lumière et les néons sont ainsi omniprésents. Par ailleurs les socles, sur mesure et indissociables des œuvres,  sont soignés, toujours différents, qu’ils soient en bois, en métal ou fabriqué en forme de saillie murale pour l’occasion. L’association la plus extrême est faite entre l’archéologie qui nous renvoie quelque peu à la terre, et l’astrophysique qui évidemment renvoie au ciel avec la technique comme intermédiaire. Si l’artiste semble en appeler à une Rave astrale que l’on suppose en harmonie, comme chez Leibnitz, il n’est pourtant pas dupe des travers de nos semblables ainsi que le prouve la vidéo finale où un alien (ou reptilien) humanoïde, tout droit sorti des théories dites complotistes, explique comment se fondre parmi les humains en pastichant ou récupérant leurs codes.

Il y aurait beaucoup de choses à dire encore notamment sur l’usage sur les diverses images imprimées et renvoyant aux objets de la Rome antique, ou à l’univers chrétien qui lui succède, toujours associées à un volume. Sur les influences de l’artiste notamment l’arte povera italien. C’est que Fourdrinier mêle allégrement le présent et le passé, car ce dernier, le passé, demeure présent dans nos références et sources d’inspiration. Il fait partie intégrante de la chaîne universelle en laquelle nous nous inscrivons. Nous nous l’approprions de manière singulière Et qui sait d’ailleurs si, en regardant un ciel étoilé, c’est le passé, le présent, ou même le futur que nous percevons. Tout se combine au regard de l’éternité.

BTN

Plus d’informations : cacncentredart.com