Que cette première exposition de l’ère Numa Hambursin soit controversée est une bonne chose. Certains en ressortent choqués. D’autres la portent aux nues. Elle rappelle que l’art, et la beauté qui le définit pour le grand public, ne se confond pas avec le joli ni avec le respect de canons tout relatifs, de l’esthétique majoritaire, mais tend à bouleverser, à émouvoir, quitte même à rebuter, en tout cas à surprendre. C’est d’autant plus évident que Berlinde de Bruyckere, artiste belge originaire de Gand, s’inscrit dans une tradition flamande qui ne reculait pas jadis devant des figures grotesques ou les visions apocalyptiques. Ce n’est pas pour rien non plus que l’une des œuvres exposées rend hommage à Zurbarán et, à travers lui, à la peinture espagnole et chrétienne dans ce qu’elle exprime de plus humble. Une autre se réfère ouvertement à San Sebastian, le martyr criblé de flèches. La souffrance existe dans le monde et l’on ne voit pas pourquoi il serait interdit de la représenter ni de l’exprimer. Les différents niveaux ayant été dépourvus des cloisons, dévolues naguère aux collections, permettent à cette œuvre de respirer, de diffuser leur puissance dramatique et allégorique. L’espace est immense, il n’est pas surchargé en œuvres, souvent monumentales, et qui ont besoin de respirer, ce qui permet de se concentrer sur chacune d’elle. Qu’elle soit sculpturale, à l’instar de ces groupes d’archanges de cire qui habitent littéralement le premier étage, et dont les corps couverts de haillons masquent le visage (comme pour refuser de voir l’horreur qui les entoure). Ou qu’elle soit murale (ces Histoires de la Cour, qui font intervenir des couvertures, dans un cadre, de tableau, renouvelé). Ou tout simplement intimiste et graphique (avec ces nombreuses aquarelles, de Pieta, de Plaie, de la série En peau tendre) qui orientent souvent l’interprétation.

Certes la souffrance est omniprésente, mais le plaisir aussi, ce n’est pas pour rien qu’une série de crayons sur papier se nomme Vagina, connotant ces hybrides ovales, suspendus au mur (mêlant cire, cuir, textile, bois et fer…), rappelant par ailleurs la forme du collier d’épaule chevalin, du côté de l’entrée, et semblant nous prévenir que nous abordons un nouveau monde – et qui pénètre en ce lieu n’en ressortira pas tout à fait comme il y était rentré. Il s’agit pour le visiteur d’une nouvelle naissance… Les formes phalliques ne sont pas très loin : dès le seuil, After Cripplewood II (Après la broussaille) occupe fermement la longueur de la première salle tandis qu’un peu plus loin s’érigent, sous cloche, une série d’Infinitum assez suggestifs, sexuellement parlant je veux dire. Le parcours est ainsi conçu que, si la grande salle de l’étage, passé les préludes annonciateurs, plonge le spectateur dans l’univers « humain » de l’artiste, le rez-de-chaussée vers lequel nous descendons, sollicite plutôt l’animal et le végétal. L’animal c’est le cheval, dont Berlinde de Bruyckere ressuscite en quelque sorte la peau – ce sont ces œuvres qui suscitent les réactions les plus vives, alors que l’artiste s’inscrit dans la tradition du Bœuf écorché de Rembrandt, qui ne date pas d’hier, ou de grandes scènes de bataille qui ont honoré l’histoire de la peinture (dont le prix Nobel de Salses, Claude Simon, s’est inspiré pour La route des Flandres).

Le visiteur est ainsi confronté au spectacle de la mort, et au-delà, de la tragédie que tout être est amené à appréhender et subir. On ne saurait reprocher à l’art de soulever cette question métaphysique par excellence, même si cela perturbe nos habitudes visuelles et esthétiques. Enfin, au sous-sol, l’ambiance est paradoxalement quelque peu apaisée. Les archanges ont perdu leurs oripeaux, lesquels sont suspendus dans la partie gauche de la salle (et l’imagination se plait à rêver de leur visage…) tandis que la partie droite montre des empilements d’apparentes couvertures, comme des sculptures régulières à même le sol. Les tourments semblent apaisés. On est prêts pour la rédemption et un départ nouveau. Une chose est en tout cas certaine. Cette exposition, visible jusqu’au 2 octobre, ne saurait laisser indifférents !

BTN

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