Pour cette édition attendue après la privation de 2020, Jean Varela, directeur du Printemps des Comédiens avait rêvé d’une programmation éblouissante et internationale avec des créations venues du Chili, d’Italie, de Suisse et de Pologne.  Mais à cause des contraintes actuelles, dont l’insupportable couvre-feu à 23 h et les jauges réduites, il a dû réaliser des coupes sombres, resserrer le festival dans la durée. Qu’on ne s’y méprenne cette édition des retrouvailles demeure dense. Trop dense, ce premier week-end, impossible de tout voir, il a fallu faire des choix, en essayant de ne pas trop se tromper. 

Phèdre ! ** s’imposait, une seule représentation, sans risque, un spectacle de François Gremaud, qui tourne un peu partout en Suisse et en France et reviendra dans la région, du 14 au 16 février aux Scènes Croisées en Lozère et le 18 février au théâtre de Béziers. Le point d’exclamation fait toute la différence, il s’agit bien du personnage de Racine, de son histoire, mais racontée par un conférencier comédien, Romain Daroles. Avec comme unique accessoire, un livre qui lui sert de couronne, ou de barbe, l’acteur fait vivre les différents personnages. L’idée étant d’inviter les jeunes à approcher le répertoire classique et la mythologie grecque. Une grande performance de la part de Romain Daroles, avec lui Thésée, Phèdre, Aricie, Hyppolyte et les autres, deviennent des potes. C’est moderne, drôlement didactique. Un cri d’amour pour Racine. 

A l’autre bout du parc, à l’ombre des grands Cyprès, le cirque Rasposo a planté son chapiteau pour la dernière création de Marie Molliens, Oraison****.  Dernier volet de la trilogie des Ors, après Morsure et La Dévorée, cette création creuse encore le paradoxe : Combattre à tout prix ou se laisser atteindre ?  Comme son titre l’indique, l’œuvre est une prière. Prière pour la culture qui se meurt, et pour un monde meilleur. L’art de Marie Molliens consiste à faire passer le mystique et le surnaturel avec le vocabulaire du cirque. A travers la métaphore du clown blanc, elle se pose la question du devenir de la culture dans un monde post moderne apocalyptique. Cela commence dans une ambiance festive, mais tout se déglingue rapidement, après un court-circuit. Les tableaux s’enchainent, la prouesse des portées, des acrobaties, des équilibres sur le fil, sublimés, éveillent l’imaginaire et traduisent la pensée de l’artiste, sa vision. Des papiers brûlés déchirés, des détritus tombent des cintres, des chiens viennent renifler des restes, et Zaza Kuik « Missy Messy » vient inlassablement planter ses couteaux au plus près du corps, sauvage et sensuel. D’un linceul sortent des costumes, ainsi renaît le cirque en une procession funèbre et porteuse d’espoir. Le cauchemar devient rêve. Encore une fois Marie Molliens réussit à nous embarquer dans sa réflexion onirique.   

La Mouette**** est accueillie dans le théâtre Jean-Claude Carrière. Un classique revisité par Cyrile Teste. Au fil des créations de ce metteur en scène d’abord plasticien, on a appris à s’habituer et à aimer son style, très esthétisant, théâtre/cinéma entrelacé, le film de l’action tourné en direct. Festen et Opening Night étaient des œuvres prédestinées à cette forme, adaptées du 7e art. La Mouette de Tchékhov est une pièce très sensible autour de la complexité des rapports humains, de la difficulté de se réaliser en tant qu’artiste. Ceux qui sont reconnus somme Trigorine et Arkadina, ceux qui veulent le devenir, Nina et Trepelev, le mépris des premiers envers les seconds. Des personnages tourmentés, passionnés. Et c’est un hymne au théâtre, Nina rêvant d’être actrice comme Arkadin, la mère de Trepelev. Trepelev, le mal aimé par ces deux femmes, rejetant la troisième Macha. Si on perd parfois du texte, le plus souvent murmuré, on est subjugué par le jeu des acteurs, cette façon de montrer leurs visages en gros plans, ne laisse pas de place à la simulation. Ils sont tous vrais. Un pari réussit, enthousiasmant.

Attiré par le cadre enchanteur du Bassin bordé de pins et de statues, on s’est laissé tenter par Hugo, Théâtre complet, conception et mise en scène de Robert Cantarella, malheureusement, on n’entendait pas Hugo, sans doute l’espace était-il démesuré ? En dehors de ce bémol, Le Printemps des Comédiens édition 2021 est très bien lancé.

Marie-Christine Harant

Prochains spectacles

  • Le silence des confettis, L’Autre théâtre, mise en scène Caroline Cano, interrogation sur la fête et la solitude, 17, 18, 19 juin, La bulle bleue.
  • Casino Stendhal, conception Frédéric Borie, direction Nicolas Oton, un grand hommage à l’écrivain et aventurier solaire, 18,19,20 juin, 18 h, Studio Monnet, Théâtre d’O.
  • Dans La foule, d’après le roman de Laurent Mauvignier, mise en scène Julien Bouffier, mai85, l’accident du stade du Heysel, 18, 19,20 juin, 19 h, Théâtre Jean-Claude Carrière.
  • Les imprudents, d’après Duras, conception et mise en scène Isabelle Lafon, un portrait inédit, 18, 19,20 juin, 19 h 30, Salle Paul Puaux, Théâtre d’O.
  • Un Hamlet de moins, de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano, l’obscénité du pouvoir a-t-elle changé ? 18, 19, 20 juin, 20 h, Théâtre  des  13 vents.
  • Un ennemi du peuple, d’Ibsen, mise en scène Jean-François Sivadier, frappe à l’endroit de toutes nos angoisses, 18, 19 juin, 19 h 30, Amphi d’O.

Plus d’informations : printempsdescomediens.com