Décidément la peinture en France reprend des couleurs. La présence de Djamel Tatah au Musée Fabre en apporte une nouvelle preuve, même si le fait de s’être installé récemment à Montpellier a dû faciliter le rapprochement. L’œuvre, reconnue, de Djamel Tatah s’identifie assez aisément.

Des fonds monochromes, et des personnages, solitaires ou décuplés, lui suffisent à emplir la surface de la toile. Ainsi la question de la figure ou de l’abstraction n’est pas un problème pour lui, qui mêle les deux options de front. A propos de frontalité, ses personnages rechignent à regarder le spectateur en face, comme si le champ pictural supposait une autre dimension autonome et d’autres lois. La solitude, malgré la modernité du vêtement, leur confère une résonance métaphysique. Elle accentue l’impression de recul que prend l’artiste par rapport au réel et ses turbulences et ouvre à une scénographie à résonance dramatique. Mais prendre du recul ne signifie pas ne point se sentir concerné. Au bout du compte, chassez l’actualité, le tableau finira par la retrouver. Sa production émane d’un contexte sans lequel il ne serait pas ce qu’il est, et sa réception s’enrichit de nombreuses correspondances avec la réalité qu’il semble fuir pour un autre théâtre. Les répétitions de personnages ne font que confirmer cette impression. Elles suscitent un sentiment d’étrangeté, parfois d’absurdité, de solitude grégaire, si l’on veut bien accepter cette alliance de mots. On peut le voir dans ces tableaux où les individus, peints de profil, semblent s’affronter dans une sorte de tête à tête combatif et désabusé, ou quand ils marchent en banc (tels des poissons) tous dans la même direction, muets et donc en silence. Le silence, c’est justement ce qui définit le mieux la peinture de Djamel Tatah. D’où le titre : Le théâtre du silence.

Les formats sont en général imposants, quelquefois démesurés dans la longueur ce qui permet de s’essayer à l’effet frise. Les figures sont très réalistes certes mais l’inclusion dans un champ de couleur minimale les déréalise totalement. En fait, Djamel Tatah part de son entourage pour distinguer ses modèles. Il projette les figures sur la toile avant se mettre à peindre, encore un moyen pour la peinture de s’approprier les techniques qui la fragilisent en apparence mais qui en fait la renforcent – puisqu’elles la forcent à se remettre en question et à aller de l’avant. Ainsi Tatah part du réel mais pour faire accéder ses figures à une autre réalité, laquelle s’inscrira ensuite, en dernière instance, dans le réel dont elle est issue, par le biais de l’exposition. Avec cette dimension métaphysique qui leur attribue un peu plus d’éternité temporelle, un peu moins de temporalité humaine.

Au musée Fabre on pourra voir certes les séries de Présences, de Répétitions, ou son Théâtre du silence, avec non seulement des positions debout ou en mouvement, mais également assises ou allongées au sol, de façon ambiguë. Et aussi des séries plus anciennes : En suspens ou touchant aux origines de son travail. On constatera de la sorte qu’au départ les supports étaient volontairement pauvres : branchages ou assemblages de planches récupérées. La série En suspens favorise l’émergence de la suspension à partir de la toile libre en long lé où se précipite l’idée de chute dans l’espace vacant. Par ailleurs, si Djamel Tatah a privilégié la figure masculine, et ne dédaigne pas à l’occasion l’autoportrait, la femme n’est pas absente qu’il s’agisse d’une apparition solitaire ou d’un portrait de figures répétées. On repère également un fragment de visage antique, sans doute un masque. Son œuvre pose en définitive le problème douloureux de la difficulté, pour les êtres, de communiquer entre eux. C’est un constat et également un regret. L’artiste nous livre ses sentiments. C’est la raison pour laquelle cette œuvre atteint son but et touche. Contrairement aux apparences, elle parle de nous, elle parle de la réalité. Elle se veut en empathie avec l’humanité.

BTN

Plus d’informations : museefabre.montpellier3m.fr