L’expo Breathtaking, organisée par la jeune équipe du Mécen dans l’un des lieux les plus emblématiques du cœur de ville, l’hôtel Baudon de Mauny, témoin de tout un pan de l’histoire sociale et du patrimoine architectural de la ville, permet à la fois de voir comment les artistes ont traversé la période étrange de réclusion que nous venons de vivre, d’autre part de découvrir des artistes qui ne cherchent pas à faire carrière institutionnelle mais seulement, et humblement, leur œuvre.

La photo et la peinture y tiennent une place prépondérante. 12 artistes ont été retenus par le jury sur le thème du Souffle coupé, rapport évident à la Pandémie. La marseillaise Nadine Jestin avec ses trois portraits (dont un auto en noir et blanc avec clair obscur médian) est tout à fait dans le thème. Le titre Asphyxie, gros plan féminin dans un écran d’eau, le prouve, de même que cette jeune bourgeoise, la tête plongée dans le confort d’un cocon domestique, au risque aussi de s’y noyer. Les amours de printemps, autoportrait frontal, focalisent sur la bouche de l’artiste, comme cousue par des brins de pissenlit de sorte que l’on se demande qui des deux l’emportera, question cruciale de nos jours. Ces photographies font pièce commune, la dernière de l’expo, avec cinq immenses colonnes autoportantes de papier, de Corine Pagny, enrichies de dessins de muses ce qui fait que l’on a l’impression d’évoluer dans un monument romain. Ici c’est la hauteur conjuguée à la fragilité souveraine qui coupe le souffle. Mais l’Icare de Romaric Chachay n’est pas en reste, qui transforme le héros tragique, victime de l’hybris, en femme dodue (on pense à Rubens), dans une chute vertigineuse, à couper le souffle également. L’artiste a transféré sa peinture acrylique sur papier, de manière à le coller directement au mur en usant des encadrements de l’hôtel, issus d’une autre époque, d’une autre esthétique. La figure, aux rondeurs assumées, se détache, vers le haut, sur un fond de drapé décoratif mais le bas du corps, cad la tête renversée, clin d’œil à Bazeliz, se retrouve dans une abstraction géométrique faite de petits losanges qui fait de cette œuvre une sorte de résumé de l’Histoire de la Peinture. Ou une figure chutant de quelque chambre des époux…

Une autre œuvre photographique semble tout de go coller au thème : elle est signée Miss Unface Places et Ronan Wellebrouck : Orchestra of bubbles, plonge un anonyme fêtard dans un bain de bulles, en lequel il pourrait s’asphyxier en voulant célébrer trop vite le retour des beaux jours, tandis que flotte, le visage couvert de fleurs, sur l’autre photo exposée, la malheureuse Ophélie. De part et d’autre de ces deux œuvres, deux photos de Claude Corbier, avec impression numérique et retouches, saisissant l’instant où le sauteur évolue dans le vide, pour un saut vertigineux et à couper donc le souffle. Océan 4 nous plonge dans les fonds sous-marins, quelque peu oniriques, où l’imagination supplante la vision et se laisse aller aux vertiges des vestiges. Dans cette pièce plus étroite que les autres, Koré Lechat-Menard a glissé en écho, ses sculptures de tissus plissés à la main, l’une suspendue et livrée telle une corde aux lois de la pesanteur, l’autre posée sur une colonne, comme une excroissance textile ayant phagocyté la pierre. La femme comme avenir de l’homme… ?

Les deux œuvres qui ouvrent l’expo saisissent par l’impact qu’elles ont tout de suite sur le public des visiteurs. Celle de Martha Arango surprend par son recours à des matériaux hybrides bien dans les réflexions des artistes d’aujourd’hui. Une tête de cerf, posée sur un corps humain lui-même porté par un socle noueux, nous renvoie à des épisodes christiques et à des mythologies anciennes, à l’instar de ce buste à tête d’aigle qui est très impressionnant. Ce qui sidère également c’est, à y regarder de plus près, le recours à des matériaux inattendus, telle la ouate ou le papier mâché, parfaitement maîtrisés à l’instar des compagnons d’antan. Une porte peinte sur dibond par Kate Wyrembelska nous ouvre l’espace du lieu : et c’est le grand déferlement après la retenue. L’artiste a dessiné un visage d’où jaillissent des vagues de pensées colorées, lesquelles traversent l’espace de la toile avant de déferler au sol dans un concert de bandes de couleurs ondulées et différenciées. On ne saurait mieux évoquer le besoin de libération qui a saisi les artistes en cette période de confinement et de rétention forcée. Plus haut, une grande toile, proche de Pollock et de Serge Leroy, témoignera d’un corps à corps avec les couleurs jetées directement sur la toile, sans souci de bon goût ni de peinture bien léchée. Toujours à l’entrée Arthur Baudon Vernet nos invite à voit en photo le quotidien différemment, avec en quelque sorte trois menus domestiques sur petit format carré, dessinant facétieusement des visages hauts en couleur. On est dans l’intimisme inventif et dans la volonté d’expérimenter les rapprochements plus ou moins fortuits, tout en les partageant avec le plus grand nombre. Au fond à l’instar d’une simple recette de cuisine. On est moins dans le marché de l’art que dans le marché des fruits et légumes que nous oublions parfois de regarder de près pour en retirer, outre les saveurs et odeurs, les formes et couleurs en un certain ordre assemblées.

La plus grande pièce de l’étage est vouée à la peinture même si une œuvre de Koré Lechat-Ménard a supplanté le lustre central pour se mettre à notre portée : les clairs obscurs, très Caravage, de Manuel, que l’artiste fait évoluer vers l’inquiétante étrangeté des surréalistes. C’est sensible dans le petit tableau intitulé les Prédateurs où une horde de loups minuscules semblent forcer une jeune femme, peinte en gros plan, au silence prudent. Le souffle coupé semble ici celui de la peur face aux  abysses trompeurs de l’inconscient, son ambivalence, sa compossibilité spatio-temporelle. L’autre tableau, intitulé les Barbies, fait se jouxter la fine beauté des poupées commerciales à la monstruosité scientifique des siamois. Sans doute avec un brin d’ironie et de malice, sur ce fond toujours ténébreux de l’inconnu, notre lointain intérieur. Eric Bavoillot plonge également dans les eaux troublées de l’inconscient mais de manière plus abstraite même si l’on sent poindre ça et là tel motif symbolique, celui que nous y projetons à l’instar de l’expérience des spectres de Rorschach. Il a également choisi le format carré, moins connoté que le rectangle (paysage, portrait) ce qui lui permet de proposer des compositions dynamiques sur toile, que l’on a plus de mal à rattacher au thème, mais qui sidèrent par leur puissance suggestive et leur énergie colorée. Enfin, plus calmement mais dans une ambiance plus flottante, Paol Serret présente deux toiles enchanteresses qui semblent relever d’un merveilleux personnalisé. Y séjournent des oiseaux à deux têtes et autres créatures ailées dans une ambiance végétale et japonisante, à la facture bien léchée, qui fait penser à des eaux dormantes, où les valeurs sont inversées, aux couleurs douces, tout cela contrastant avec la colère contenue, au vu des circonstances. Comme quoi elle atteint au mieux son but, la colère, quand elle se sublime en se métamorphosant en art. Car c’est l’art qui, en définitive, coupe le souffle, dans sa richesse et son étendue, ondoyante et diverse disait Montaigne.

Une exposition riche et variée, qui joue la carte de la tradition (peinture, sculpture, photo…) mais dont on espère que c’est la première d’une longue série, de la part de cette association sympathique, dynamique et qui ne manque pas d’ambition. Le Mécen.

BTN

Jusqu’au 24 juin. Tous les jours sauf le lundi. 1, rue Carbonnerie, Montpellier.

Plus d’informations : mecen.fr