Nous vivons une époque de désenchantement, quelque chose comme la fin des utopies, ces dernières ayant abouti aux totalitarismes que l’on sait. Le dernier livre de François Morin, habituellement romancier ou essayiste, est un recueil de nouvelles qui traite le sujet avec réalisme et ironie.

Ce n’est pas en effet un hasard si trois d’entre-elles prennent la forme d’un voyage postrévolutionnaire dans les pays qui ont fait rêver durant plusieurs décennies les prétendants à la révolution prolétarienne : Cuba, qui ouvre le recueil, le Vietnam, qui le clôt et bien évidemment la Russie, au cœur de ses douze récits. A la Havane, il vaut mieux anticiper les aides providentielles et la « petite récompense pour services rendus » ; le périple dans les pays de l’Est se termine en Bérézina sous le regard d’un soldat endormi qui n’en peut mais ; le guide au Vietnam est un ancien héros de lé révolution manifestement mal récompensé de ses services, là où une précieuse bibliothèque a disparu pour se retrouver… aux USA…

Jean François Morin trouve le ton juste : il ne juge pas ; il suggère. La nouvelle, genre court par excellence, s’y prête assez. Il recourt souvent au dialogue, plus pertinent que les développements didactiques. A la Havane : « Il faut bien que notre pays se défende. Ils paient cher pour s’installer chez nous » (A propos de boutiques de produits luxueux).  En URSS : « Avez-vous rencontré ce que vous pourriez appeler de vrais révolutionnaires ? – Oui… à Moscou. Ils étaient italiens ». En Indochine : « Regarde les grandes tours, me dit Bao, bientôt Manhattan ! ». L’idéal, le rêve et la réalité, ça fait deux. Beaucoup de bruits, de fureur et de morts pour au bout du compte pas grand-chose même si l’Espérance demeure au fond de la boîte de Pandore.

Au demeurant, si la vie n’est pas rose en général elle l’est encore moins pour les vieillards qui doivent continuer à se battre : tel ce camarade sexagénaire qui aurait tant aimé une fille pour son anniversaire et se fait rabrouer par des militantes féministes.  Ou cet octogénaire en butte à une perte de carte bancaire et à un jeune brutal pressé.  Ou ce vieux vicelard mis imprudemment dans cet Ehpad en effervescence, où un curé s’inquiète de la perte d’un smart-phone connecté sur du porno. Ou même ce papy, professeur honoraire,  à la rescousse de quelques militants marxistes, et assommé lui-même par quelque contre-manifestant facho : « Vous ne passerez pas ! ».

Le monde est en lutte : avec une selle du vélo, dans la rue selon le brigadier chef sans P38 préposé à la circulation, avec l’idée puis la tache réelle de café pour un qui n’y a pas droit. Le monde est tumulte et c’est toujours mieux que rien. Car le tumulte est précieux puisqu’il justifie l’action, le rêve et l’espérance quand les rêves sont temporairement révolus. En tout cas, on ne s’ennuie pas une seconde à la lecture de chacune de ces 12 nouvelles, à la chute toujours soignée : « Un mal de c… mais alors un vrai mal de c… », ou encore : « Décidément, aujourd’hui, ce n’est pas ma journée ! » ou enfin : « Réactionnaire ! ». Il avait tout dit. Jean-François Morin ne dit pas tout. On ne dit pas tout dans une nouvelle. Il fait allusion à nos illusions. Et l’illusion est une tendance naturelle et pérenne chez l’homme. Aussi dégustons ce précieux tumulte » qu’elles occasionnent. Car l’illusion c’est la vie, ce qui la fait avancer. Sans illusion, on peut craindre le pire…

BTN

Nouvelles et récits, L’Harmattan, Rue des écoles-Littérature.