Derrière ce titre assertif se révèle la collaboration d’un peintre montpelliérain, Raphael Ségura et d’un poète, James Sacré. Le premier s’est occupé des arbres, à l’encre de Chine, le second a réussi à les faire s’exprimer  avec cette capacité qu’a la parole poétique de s’accommoder du silence, en ce monde plein de bruit.

Les dessins de Segura sont, à ce propos, entourés d’absence. Il ne livre pas l’intégralité de l’arbre, plutôt son ossature, le tronc principalement, l’élancement des branches porteuses, parfois la souche. Aucune feuille, ni ramure. Des torsions en revanche et des tensions. Nul environnement figural sinon les traces du papier, exotique, qui se fait jour dans les exemplaires originaux. Du papier malgache, le peintre a longtemps vécu à la Réunion. La partie dévoilée n’en découvre que mieux sa présence. D’autant que le modelé recourt aux traits gras, aux lignes cursives, à la répétition, laquelle fait si bien penser à l’écriture. Une écriture abstraite, graphique. Par ailleurs, le format est quasi carré, facilement manipulable, les pages ont supplanté les feuilles.

James Sacré, quant à lui, a développé sa pensée en cinq chants. Partant des arbres qui ont marqué sa vie, de ses voyages, de ses demeures et souvenirs, on le voit se plonger dans une méditation discontinue qui semble comme en quête de la plus la juste formule : « Le poème, un dessin sont-ils pas toujours/Le bruit du vivant dans ce qui semble mort ? » ; « Ecrire et dessiner : quelle musique/Pour rédimer le monde ? » ou encore : « Quel feu continue/De s’entretenir en brûlant des mots ? ». Segura a bien saisi le caractère aphoristique de certains vers libres, fulgurants, du poète. Aussi en a-t-il isolé quelques-uns qui ne demandaient qu’à se voir illustrés. Ainsi après chaque chant, quatre d’entre eux sont-ils repris en exergue. J’en cite deux au hasard : « Tourmentés jusqu’à montrer nus/Leur branchage et tronc torturés » en vis-à-vis d’un dessin qui donne vivement cette impression dramatique. Ou devant une souche : « Sous l’écorce du dessin. Le poème ».

On a donc un double mouvement dans ce recueil : celui qui incite le poète à arracher des mots aux dessins du peintre, dépouillés, il faut le répéter. Celui du peintre qui arrache au poème ses aphorismes les plus remarquables pour les confronter à une nouvelle illustration. Le lecteur découvrira alors certains aspects du texte deux fois : l’une dans son contexte originel, à savoir le cheminement poétique ; l’autre isolée et prenant ainsi une valeur d’autant plus générale. Cela étoffe le recueil et dédouble la lecture. Ainsi, ne se révèle que mieux, en dernière instance, la pertinence du travail de Ségura : c’est en ne conservant de l’arbre que son squelette qu’est mise en évidence sa forme essentielle, sa quintessence. Le dessin et le poème se rejoignent. Ils font fi du superflu et vont directement à l’essentiel. Dans un monde où l’on parle beaucoup, et le plus souvent pour ne rien dire, il est devenu urgent de rétablir un art du concis et de la précision, qui remette les choses à leur place (De même dans un environnement bétonné, l’arbre crie sa souffrance et revendique sa place). Au bruit s’oppose le silence, que sont aussi les arbres, si l’on sait les regarder, les entendre car le silence aussi bruit. De poésie si l’on sait l’écouter. Et James Sacré possède cet art-là.

BTN

James Sacré et Raphael Ségura, Les arbres sont aussi du silence, Eds Voix d’encre, 06 88 31 27 51 ou srajac@gmail.com

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