Les étoiles Hollywood ont fait rêver des générations de cinéphiles ou de sentimentaux. Leur destin pourtant n’est guère aussi enviable que l’on pourrait se l’imaginer. La brève carrière de l’immense star que fut Jean Harlow, la blonde platine, en apporte la preuve. Régine Detambel lui a consacré son dernier roman, biographique certes mais pas seulement. L’écrivaine ne s’efface en effet pas devant son modèle, multiplie les points de vue et livre toutes les nuances des sentiments que lui inspire cette bombe autant adulée que critiquée, et le milieu qui l’a produite, la fait vivre en même temps qu’il la contraint à un esclavage doré : compassion, colère mais surtout ironie. Compassion pour la douleur endurée, notamment lors du dernier tournage, et pour la malchance qui lui fait choisir des maris plus que minables ; colère contre le pouvoir du mâle blanc, celui qui produit et engrange, celui qui exploite et frappe, celui qui détruit, dès lors qu’on se moque de son impuissance ; ironie face à un système qui élève la futilité en véritable culte, l’image temporaire en icône ou œuvre d’art, une gamine en sex symbole. Car Régine Detambel se sent en verve. Elle s’en donne à cœur joie pour disséquer les dessous, pas toujours très reluisants, de la gloire. On la sent touchée par la grâce de cette lumière qui émane d’une chevelure unique, celle de la star, et par la fatalité de cette paire de seins ambulante, sans lesquels jamais elle n’eût pu accéder au statut si envié de vedette, que certains prétendent écervelée. Le récit est court à l’image de la vie brève de son héroïne avec laquelle il arrive à la narratrice de ce confondre le temps d’un artifice technique. Il est découpé en 24 chapitres, à l’instar d’une journée mais surtout des fameuses images qui emplissent la moindre seconde de pellicule (à quel prix !). On y découvre l’envers du décor et donc les ambivalences d’une carrière. Celle-ci se termine de manière tragique – d’autant que la lumière, solaire, brûle – mais Régine Detambel traite l’ensemble avec humour, souvent avec légèreté, toujours par souci de montrer les deux aspects d’un même problème. L’Histoire, la grande, est en permanence présente en arrière-plan, créant un contraste entre la réalité brute des uns et le monde autarcique, si envié et si artificiel, des autres. La mère de l’actrice y a sa part de responsabilités, mais comment lui en vouloir de s’être servi de sa fille pour réaliser ses propres rêves ? On sent le besoin, chez celle-ci, de s’en libérer, en même temps que des travers religieux qui la caractérisent, de même que du cupide beau-père, en l’absence de toute indulgence paternelle. On est ému par son légitime désir d’avoir à son tour une enfant, qui lui renvoie le reflet narcissique de son image idéale tout en s’agaçant de la façon maladroite, immature, dont elle s‘y prend, inutile et vaine, de son obstination à tourner, au bord de l’évanouissement et de la mort. Bref, Jean Harlow, et le mythe cinématographique tout entier, peut-être même le rêve américain, c’est autant que le miroir aux alouettes, le miroir à deux faces. Il reste à se demander pourquoi ce choix d’une actrice dont la destinée semble aux antipodes de celles de l’écrivaine : A quelqu’un(e) à qui un don du ciel a été alloué, physique ou intellectuel, justifiant ses orientations de vie,  il échoit bon nombre d’épreuves (familiales, économiques, sociales, psycho et physiologiques…) communes et qui ont pour dénominateur commun la souffrance ou l’hypersensibilité. Qu’il incombe de mettre à distance, afin que la vie demeure possible. De ce point de vue, toutes les femmes sont sœurs. Sœurs douloureuses BTN

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