Depuis quelques jours, de nombreuses structures culturelles ont dû fermer leurs portes. Pourtant, elles avaient travaillé sur des expositions de grande qualité. BTN vous propose une visite virtuelle de ces lieux en vous partageant ses textes qui pourront vous rapprocher au plus près de ces expositions.

Les couleurs de la lumière, Ancien évêché, Uzès

Après Malévich et le suprématisme, Mondrian et De Stilj, plus récemment avec la commémoration du Bauhaus (La Serre), l’association Art Architecture et territoire poursuit son exploration historique d’une certaine abstraction en se référant cette fois à la pointe extatique de l’expressionnisme abstrait, à travers l’expérience de Mark Rothko (dont on fête le cinquantenaire de la disparition).

Yves Ullens à Uzès

L’œuvre de ce peintre incontournable a quelque chose à la fois de mystérieux et de mystique, en tout cas qui relève de la contemplation. Ce n’est pas pour rien si Michel Butor a consacré l’un des essais de ses Répertoire(s) aux « mosquées de New York ou l’art de Mark Rothko ». Pour l’auteur de La Modification, ce dernier répond à une ville encombrée, en laquelle sa peinture introduit un espace vide où l’esprit trouve le repos nécessaire à son activité, une sorte de lieu d’aération, de purification. En ce sens, on peut parler d’utopie, « Abstractions utopiques » s’avérant le sous-titre de l’exposition, dont la galerie Blue square Washington est partie prenante. Rothko, c’est le all over sur le tableau, le color-field sur sa surface, des prolongements mentaux autour de lui. Pour honorer ce grand coloriste, les commissaires (Dianne Beal et Barbara Bodart) ont choisi trois hommes et une femme : un enfant du pays, Pascal Fancony, l’infatigable maître d’œuvre de l’association, et peintre lui-même… et trois artistes internationaux : le japonais Go Segawa, adopté par l’hexagone, Yves Ullens qui nous vient de Belgique, l’américaine Julie Wolfe pour finir en beauté.

Au demeurant, si Fancony demeure fidèle à la peinture (quoique ne négligeant pas l’estampe ni le recours ponctuel au néon coloré), Segawa conçoit plutôt ses œuvres dans la tridimensionnalité ; Ullens de concentre sur le support photographique et Julie Wolfe, entre autres, sur l’objet récupéré, tels ces livres empilés dont elle présente la tranche et par là même une superposition délicate de couleurs. Car l’abstraction peut provenir de l’observation de la réalité. Julie Wolfe ne s’en prive pas, qui voue un véritable culte à la nature, le ciel, ses nuages d’un côté, le plus modeste végétal de l’autre. Ullens parcourt les villes à la recherche de signes abstraits, sur les murs ou le sol, ou d’effets de lumière inédits, parfois un simple détail. Partant de l’idée que la lumière est invisible, il en tire la conclusion que seule la couleur nous la rend concrète. Le résultat est étonnant : soit on a affaire à des plages de nuances mono ou bichromes, soit il s’agit d’expériences originales qui flirtent avec le op art d’un Vasarely. Segawa recourt plutôt à une géométrie dans l’espace qui oblige à des déplacements subtil autour de l’œuvre. La structure, transparente, recèle en effet, comme une forme pure flottant au sein d’une forêt, une forme stable qui diffuse sa couleur, tel un noyau au sein d’un coffre, ou un graal idéal au cœur du labyrinthe. Parfois il s’agit d’une ligne, incurvée, et qui finit par définir un volume également flottant Pascal Fancony demeure, quant à lui fidèle à la couleur, à laquelle il associe très souvent la géométrie. Il faut bien un contenant ou une forme à l’impalpable. Il privilégie les primaires, les supports divers tout comme la surface se prêtant à de multiples variations. Pour l’exposition à l’Ancien évêché, il propose des tableaux ou installations les plus contemplatives c’est-à-dire les plus proches de cet art abstrait et américain des années 50-60 et qui fait référence encore aujourd’hui. Chez Rothko elle se double d’une dimension d’ordre spirituelle que recherche et ne renie pas l’artiste, et qui complète sa science, ou plutôt sa physique, des couleurs.

L’ancien évêché était le lieu parfait pour accueillir cette couleur de la lumière, surtout quand on sait que Michel Butor définissait la surface peinte par Rothko comme un équivalent peint du lieu idéal, contredisant le bruit et la fureur à l’entour.

BTN