Cela fait bien longtemps que René Pons ne publie plus de fictions mais des sortes de remarques (La Bruyère) ou de Pensées (Pascal) ou encore de fragments (Pessoa, Perros) qu’il intitule, fort justement, des Moments. Moments de pensée et pensées du moment. Aussi son livre se déguste-t-il à petites lampées et, si l’on veut bien me passer la métaphore médicale, à dose homéopathique, instillée au fil des pages, dont certaine finissent par atteindre leur but.

Chaque page est constituée de deux voire trois remarques, plus rarement une seule ; elles sont censées révéler les feuillets d’un carnet de confinement, éprouvé par une conscience en éveil, celle d’un nonagénaire qui n’en finit pas de nous étonner par la fraîcheur de son regard sur le monde, aiguisé et sans concession. 292 paragraphes se succèdent, où l’esprit analyse, à grand renfort de métaphores, le monde, les autres et le moi – qui persiste à penser, à juger, à s’interroger (« Qui pourrait lui dire qu’il est bien lui-même » ?).

La poésie, en prose, n’est pas loin. Le style est franc, direct, rude : ici, l’on ne délaye pas : « La langue, comme une peau de chagrin, resserre ses émois ». On croit là saisir l’écho de quelques tournures rimbaldiennes : « Du tréfonds de l’homme obscur, parfois monte une démence de géant ». Une troisième personne se met en scène (« Il se sait d’un autre temps, d’une autre terre à présent perturbée, et il erre parmi les vivants comme le fantôme d’un exilé »), se confie (« La peur est comme une armure invisible qui lui serre la poitrine et l’empêche de bien respirer ») et finit par emporter l’adhésion de qui s’est senti un jour ou l’autre terriblement confiné, de qui a éprouvé sans pouvoir s’en défaire l’angoisse de l’échéance inéluctable, ou de qui finit par ne plus adhérer au grand cirque auquel se prêtent ses semblables, dans le théâtre du monde.

Lire du René Pons, c’est prendre une cure de lucidité. C’est faire un arrêt, par Moments, sur le mouvement vain d’un monde à la dérive et qui n’en finit plus de courir à sa perte. C’est se faire un ami que l’on ne voit pas mais avec lequel on se sent en communion de pensée, à un moment ou à une autre.

BTN

Collection l’Orpiment ; Le Réalgar.