Lorsque, dans notre studieuse jeunesse, nous fréquentions la fac de lettres, il n’était pas rare que nous nous enthousiasmions pour les critiques thématiques de Jean Starobinski (L’œil vivant, déniché chez les grands écrivains), de Georges Poulet (les diverses conceptions du temps) ou de Charles Mauron (les traumatismes psychiques). Par ailleurs les lecteurs avisés savent bien que les auteurs de nouvelles traitent d’un thème et l’illustrent dans un recueil. La littérature féminine de ces dernières décennies a permis en outre à la parole de se libérer, dans l’autobiographie ou l’autofiction. Agnès Louison, après son émouvant hommage au collègue défunt dans L’ami disparu, a rassemblé ici toute une série d’anecdotes qui relèvent plus ou moins du récit de vie, mais en les articulant autour du concept fédérateur de Pleurote, à savoir l’épanchement lacrymal, quand les mots manquent et que les larmes y suppléent. Cela donne une douzaine de courtes narrations – ce en quoi elle se rapproche de la nouvelle. Sur une thématique : les pleurs… Selon l’angle de vue d’une Femme, tout au long d’une vie (Voilà pour le troisième point). L’auteure s’y présente en mère, en épouse, en amante, en sœur, en fillette, en patiente, en candidate… bref dans les situations de la vie où la « Pleurote » se manifeste et vient souligner une trop grande émotion. Le style est précis, les révélations sobres même si l’on évolue dans la plus vibrante intimité. Or il ne s’agit pas ici de s’inscrire dans une dénonciation des abus du mâle blanc dominant qui ferait pleurer ses compagnes ennemies. On serait plutôt dans l’analyse quasi-poétique des sentiments, qui montent vers les yeux comme les mots nous viennent en bouche (ou pas) ou en tête, ou encore en bouts de doigts, quand l’écriture s’impose. Ce que semble confirmer la citation de René Char mise en exergue (Comme les larmes montent aux yeux… les mots font de même). Agnès Louison connaît l’art d’observer la réalité d’une situation dans ses menus détails (un oral à passer, un égarement dramatique par temps de neige, une opération, un accouchement et ses conséquences, une séparation, un plaisir partagé, un deuil différé…) et aussi celui de savoir en reconstituer les étapes. En fait, elle sait manier ce que l’on nomme en rhétorique ou narratologie l’hypotypose : l’art de gros plan focalisé sur une scène intensément vécue. Le lecteur se sent ainsi proche des événements qui lui sont relatés ; il a l’impression de les vivre en même temps que l’auteure les convoque. Cela crée une complicité, une empathie littéraire et non un rapport de supériorité de celui qui sait (par rapport à un lecteur supposé ignorant). Et pourtant Agnès Louison sait : elle a connu le milieu du théâtre (Présent dans l’éponyme aveu de la petite « Louison »), les émotions muséales devant des œuvres provenant des Antipodes, la convivialité exotique, les longs et pénibles voyages aériens et leur destination si rassurante, les lectures marquantes et qui deviennent des références tout au long de la vie, et les vicissitudes de l’enseignement… Mais ses récits se veulent tout en pudeur, en délicatesse et cela contraste sacrément avec la violence et contestation continuelle qui hante medias et réseaux sociaux. C’est peut-être cela, l’intérêt de nos jours de la préservation de la littérature. Faire entendre une autre voix. Une voix où les sanglots se livrent au compte-gouttes, en petits drames ou bonheurs intimes, que chacun peut comprendre et partager. Non en extrapolation catégorique d’accusations aveugles liées à un destin singulier, que l’on pourrait davantage entendre s’il se manifestait de la sorte. Dans un monde où chacun crie au loup, ce sont les murmures, les plus audibles… Et notamment ceux qui s’écrivent en sourdine… Comme les pleurs privés. 

BTN

Les Editions du Net, 178 pages.