Jean-Luc Parant doit être le seul écrivain au monde dont l’œuvre est impossible à résumer. Le texte vous glisse entre les mains comme une boule ruisselant d’une pluie drue de mots précis et l’on ne sait trop par quel bout le prendre tant l’on craint de le réduire en le commentant. Il ne raconte pas une histoire à l’instar des différents genres du Récit, ne fait pas intervenir le dialogue comme l’art dramatique et s’il se rapprocherait davantage de la poésie, il ne recourt ni au système strophique ni à la prosodie. La poésie en prose serait ce qui le définit le mieux même s’il faudrait inventer un nouveau genre pour l’écriture parantienne, un peu comme Roger Laporte avait avancé le terme de « biographie » pour cet espèce de ressassement universel qui caractérisait son œuvre littéraire et qui semble plus proche qu’on ne le croit de ce que cherche à faire, depuis plusieurs décennies, et dans ce dernier ouvrage encore, Jean-Luc Parant, auteur de textes sur les yeux.

Mais en plus brut : Jean-Luc Parant ne cherche pas à se référer aux grands philosophes de l’existence, de l’absence ou de la déconstruction. Il se comporte en poète de la philosophie, embrasse les grands thèmes universels ce qui fait que l’on se sent « embarqué » avec lui dans les abysses et vertiges de l’infiniment grand et, disons le tout net, dans une démarche à portée ou à finalité cosmogonique. C’est vrai de tous ses ouvrages, c’est d’autant plus vrai du dernier, Dans ma bibliothèque, paru chez Fata Morgana, même si son animateur Bruno Roy, récemment disparu, n’aura pas eu l’heur de le lire. Jean-Luc Parant ne cite pas de titres (de livres), il travaille a minima à partir de quelques concepts (ce sont eux les véritables personnages de sa narration infinie) qui ont la particularité de s’appuyer sur le réel, sur ce que Bonnefoy appelait la présence : la terre, bien sûr sans laquelle il n’est point d’assise, le soleil sans lequel nulle lumière ne vient éclairer notre lecture du monde, les yeux pour lire le monde, et l’univers si particulier des livres, les mains qui tournent les pages comme tourne la terre elle-même, et celle-ci autour du soleil et de sans doute de bien d’autres mondes encore.

Car Jean-Luc Parant se fait visionnaire. On a l’impression, à le lire, qu’il a réussi à déceler, par l’écriture, les secrets de l’univers. Mieux, on dirait que la fluidité de son texte, laquelle ne se dément jamais, concrétise le fameux son, continu et issu du Big Bang, que les scientifiques ont découvert, et auquel l’artiste prête une voix, sa voix au fond. Parant parvient à établir entre le micro et le macrocosme tout un système de correspondances qui nous emporte dans un mouvement infini, dans un tourbillon cosmique. Dont les textes, suscitent les étincelles volées au feu du ciel. Seuls les dessins de Jean-Marie Queneau nous ramènent sur terre, aux boules qui ont rendu l’artiste célèbre, et qui renvoient aussi bien à la forme des yeux, qu’à celle de la planète Terre, ou à la rotondité du soleil, on voit la cohérence du système. Ou aux livres, grâce auxquels nos yeux semblent munis de jambes pour traverser l’espace et le temps infinis. Toutefois, un livre de Parant ne se commente pas. Il s’éprouve par la lecture.

Plus que tout autre il a besoin du travail de nos yeux dans cette lumière qui nous révèle le monde sur terre, notre seul bien et notre seule certitude… Dans la continuité de notre finitude au sein de l’infini. Dans ma bibliothèque nous aide à y voir plus clair même si toute clarté porte nécessairement sa part d’ombre. C’est même à cette condition que l’on peut y voir. Et lire. Et déchiffrer les arcanes de l’univers. La bibliothèque de l’univers.

BTN

Editions Fata Morgana

(Texte rédigé avant l’annonce de la disparition de Jean-Luc Parant)

Plus d’informations : fatamorgana.fr