8 juin : On se pose la question de savoir si c’est la poule qui a fait l’œuf ou si c’est l’œuf qui a fait la poule ? En général le théâtre fait le cinéma, il est plus rare que le cinéma fasse le théâtre, bel exemple avec Festen****. A l’origine un film de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov reconnu et adulé par les cinéphiles, adapté pour le théâtre par Bo Hr. Hansen et mis en scène par Cyril Teste, le grand spécialiste de l’hybridation. L’artiste a pu exprimer son talent sans réserve.  Sur le plateau, un décor digne de Dallas ou du Parrain, avec tableaux de maîtres, table dressée pour un festin, nappée de blanc, avec bouquets, argenterie, serveuses en jupes noires et chemisiers blancs, sommelier aérant un pernand vergelesse, invités et famille habillés par Agnès B. Un écran descendu des cintres, où sont projetées les images tournées en directe par un vidéaste pistant les personnages selon les besoins de l’intrigue. Une histoire de famille, vieille comme le théâtre antique, l’inceste. En effet ce beau monde est réuni pour fêter l’anniversaire du père. Le fils aîné, Christian doit prononcer un discours, il révèle que sa jumelle s’est suicidée parce qu’elle en avait assez « d’être prise » par le père, qui prenait également le fils. Dires confirmés par une lettre lue plus tard par la sœur ainée, Hélène. La mère joue la stupeur. Tout cela vous a des relents d’hypocrisie.  On évoque les odeurs, juste titre, elles sont présentes pendant le spectacle à plusieurs reprises. La première fois au début, les effluves de décomposition avancée suggèrent davantage la pourriture que les sous-bois et les champignons.  Est-ce à cause du tableau, une représentation d’Orphée et Eurydice, projeté en gros plan sur l’écran, on pense aussi à un enfer nauséabond ? Ce drame a en effet à voir avec une descente aux enfers, pour la famille qui vole en éclats et pour le père Helga. Christian, lui, hanté par les fantômes, celui de sa jumelle en particulier, peut être vu comme un moderne Hamlet, lui aussi Danois. Ophélie et la sœur se noient l’une dans une rivière, la seconde dans sa baignoire. Pour revenir à la forme du spectacle, le théâtre ne montre pas ce qui est hors champs, la caméra, elle le peut. C’est ainsi qu’en suivant les personnages dans les coulisses, on se transporte dans la chambre, la salle de bain, le hall, les cuisines où s’affaire pour de vrai la brigade autour du chef. Les grammaires du théâtre et du cinéma, s’entremêlent harmonieusement. Un spectacle élégant et raffiné. Des comédiens exceptionnels. On peut adresser au travail de Cyril Teste les mêmes réserves qu’au film de Vinterberg, une certaine froideur, une perfection glaciale qui interdit l’émotion. La forme éblouissante écrase le propos. Oui Festen est trop beau !

Festen, en tournée dans la région : 20 au 24 novembre, Théâtre National de Toulouse ; 6 et 7 décembre, scène nationale d’Albi.

La semaine prochaine au Printemps des comédiens : 4×10, jusqu’au 16 juin ; Récits, 11 jusqu’au 14 juin ; Bodas de sangre, 15 au 17 juin ; Le Bac 68, 15 et 16 juin.

Printemps des Comédiens, 178 rue de la Carrierrasse, Domaine d’O, entrée nord, Montpellier. Tél.04 67 63 66 67.  www.printempsdescomediens.com

Marie-Christine Harant

A suivre