Le pari du Vivre comme avant est lancé. Le retour à la quasi-normale nous promet un été effervescent du moins en matière d’arts plastiques. Afin d’éviter la pléthore, nous distinguerons d’ores et déjà des événements qui ne feront sans doute pas la une des mensuels de l’art contemporain mais méritent que l’on en parle. L’expo ci-dessous en fait partie…

Il existera cet été un lieu utopique, une librairie éphémère, où l’on pourra se faire une autre idée de l’objet livre, lequel ne sera ni standardisé ni voué à des fins mercantiles et propagandistes. L’œil Héliotrope sonne comme du Breton. Chacun invite au voyage vers ce merveilleux qui nous fait tant défaut dans une époque maussade jusqu’à la dérive. Confectionner de petites merveilles : telle est l’initiative des deux créateurs Venus d’ailleurs, Aurélie Aura et Yoan Armand Gil, artiste eux-mêmes qui auront convié un certain nombre de leurs amis ou références pour une petite fête, artistique et littéraire, estivale : une expo collective, du 21 au 30 mai puis toute une série de neuvaines étalées du 4 juin jusqu’au 19 septembre, à raison de trois artistes par événement. Ce dernier d’ailleurs sollicite musiciens, professionnels du spectacle, ou performeurs, amoureux de la lecture orale, dans cette galerie ponctuelle qui recevra tous les artistes, à Fourques. 

Le titre de chaque expo est soigneusement pensé pour donner une couleur, créer une atmosphère, un rassemblement d’esprits mis en forme concrète : « Mon rêve s’est brisé comme un éclat de rire » fait référence à Apollinaire et par là même à la poésie ; « Les Fables tournantes » montre combien le langage est modulable à souhait dans la construction des images et de leur signification ; « Le grand inconnu », nous y plonge justement, et en tout déploiement polysémique; « Alcheringa » mobilise notre culture alchimique ou onirique ; « Les messagers de la huppe » intrigue et sollicite l’imaginaire… Il serait fastidieux et quasi impossible de présenter de manière exhaustive tous les participants. Contentons-nous de souligner quelques lignes de force. Tout d’abord, la majorité des artistes ses situent en marge de l’orthodoxie contemporain actuelle : leur production, leur référence et leur goût les situent du côté de la singularité, de la quête intérieure et du dernier surréalisme, davantage tourné vers la magie plutôt noire et les forces spirituelles, même obscures, qu’il s’agisse de Fred Deux, de Jan Svankmajer ou de Jean Pierre Vilfaure. L’un des participants vient d’être acquis par le Musée de l’art Brut, Frank Guran. Gérard Lattier s’inspire de la culture orale et populaire. Caroline Ortaga privilégie les formes naïves. Olivier O Olivier, transfuge de Panique, pratique l’onirographie dans un esprit de dérision et d’absurde qui aura caractérisé la fin des années 60. L’art primitif n’est pas loin, grâce à la Collection d’art aborigène d’Alan Austin. 

Autre aspect, le recours assez récurrent au collage, à l’assemblage ou à l’amoncellement. Ces techniques permettent de voir les choses autrement, de faire intervenir le hasard objectif et de faire la nique aux clichés bien léchés et conventionnels. Lou Dubois fabrique de curieux reliquaires, Joseph Carom, pratique le collage en relief patiné de rouille ; Claude Barallé le collage dit paradoxal ; Susan Mende recourt au jouet ou à la boite d’allumettes dans ses compositions soignées. Yves Reynier combine des morceaux de cartes postales, savantes, qu’il redistribue  en fonction des couleurs et des rythmes en de petites cosmogonies cohérentes (mais il récupère aussi des skate, des tailloirs, des ardoises…). Darnish aussi réalise des petits assemblages très équilibrés, en relief, en recourant au bois. Certains ont l’art de faire du neuf avec de l’ancien. C’est le cas du singulier Mr Djub avec les vieux et fragiles papiers, sans doute aussi de Jean Diego Membrive, orfèvre de la couleur pure et des motifs aérés. Nathalie Moulin glane un peu tous les matériaux qu’elle croise afin d’emplir ses cartons format enveloppe postale ou ses minuscules cosmologies. Yoan-Armand Gil lui-même paraît poursuivre par le dessin les expériences gravées du Max Ernst de la Femme Cent têtes. Et puis il  y a ceux qui demeurent fidèles aux dessins, tel l’incroyable et original Michel Cadière, créateur d’un univers pléthorique, labyrinthique et surtout ésotérique à souhait. Ou de Tristan Felix et de ses dessins hybrides. D’autres demeurent fidèles à la peinture tels Benoit Pingeot dans un style qui peut rappeler Magritte, – ou Cédric de Batz, capable de constituer des univers fantastiques, souvent hantés de monstres infernaux ou de s’inquiéter des méfaits du gaz, du pétrole. Si l’on ajoute à ce panel, déjà fort riche, les couvertures de magazine ou pochettes de disques conçues par Elzo Durt. Plus les photographies, montages temporaires, les séries roses, blanches ou noires d’Aurélie Aura, les films d’Y A Gil, on se dira qu’il faut vite se procurer le programme et aller y voir de plus près, et plutôt plusieurs fois qu’une. Le merveilleux, sombre ou lumineux, ça court de moins en moins les rues.

BTN

L’œil Héliotrope, 24, rue République.

Plus d’informations : venusdailleurs.fr