Naissance(s)
« Donnez un masque à un homme et il vous dira la vérité », disait Oscar Wilde, qui paya cher le fait d’avoir voulu un jour abandonner le sien. C’est un peu ce qui se passe dans Naissance(s), joué par le collectif Femme Totem, sorte de laboratoire expérimental où une psychothérapeute plus vraie que nature, Ada, invite cinq femmes à explorer leur personnalité. Un jeu du je qui va mettre au jour des vérités dérangeantes et provoquer parfois des conflits entre ces femmes d’origines et de caractères bien typés. De la bourgeoise à la prolo, en passant par la rigide, la nunuche ou la rebelle, elles répondent à tour de rôle aux questions d’Ada : c’est quoi le père idéal ; les qualités et les défauts de chacune, en quoi elles excellent, quel souvenir de leur naissance, quelle vision de la transmission et de l’héritage, bref tout le bric à brac habituel des séances de développement personnel.
Un travail d’introspection, la plupart du temps jubilatoire pour le spectateur, qui permet à chacune d’entre elles de « parler » leur histoire, de mettre des mots sur ce qui demeure encore enfoui sous le poids du refoulé. L’humour est heureusement présent pour introduire la légèreté dans des vies parfois plombées, avec une distance et une dose d’auto-dérision salutaires. L’utilisation d’un masque, élaboré par chaque comédienne en fonction de son personnage, agit comme un révélateur de celui-ci et aide les protagonistes à accoucher de leur vérité. Un travail du masque inhérent à la démarche de la compagnie qui dit vouloir aborder de manière ludique les sujets les plus graves, même si la frontière entre travail théâtral et travail thérapeutique est parfois des plus ténues ici. Les cinq comédiennes sont épatantes, leur personnage d’une vérité confondante. On ressort de ce Naissance(s) aussi léger qu’après une séance chez le psy, et en plus c’est beaucoup moins cher.
Au théâtre des Lucioles à 17h jusqu’au 29 juillet.

Lettre à un Soldat d’Allah
« C’est fou comme tu as changé. Je ne reconnais ni tes yeux, ni ta barbe, ni tes idées. Un océan de cauchemars nous sépare. »
Poète, jongleur de mots et chercheur d’utopies comme il se définit lui-même, l’Algérien et Kabyle Karim Akouche a donné à sa Lettre à un soldat d’Allah le sous-titre Chroniques d’un monde désorienté. C’est à cette vaste revue de l’être et du néant islamiste qu’il se livre dans cet essai où il parle de son enfance, de l’embrigadement des esprits, des coups reçus pour le faire plier, pour le sommer « de devenir un véritable arabe musulman », statut qu’il définira plus tard comme à la fois son acte de naissance et son acte décès.
L’interprète est Raouf Raïs, frêle silhouette d’imprécateur entré dans la cage aux fauves. Déterminé. Il ne prétend pas les dompter, il sait que c’est inutile. Il s’emploie à les dénoncer, à démonter leur escroquerie idéologique avec un sens de la formule dévastatrice qui fait de la langue une véritable arme de combat. Des mots contre les kalachnikovs. « On a le droit de convier Allah au Tribunal de la Raison » plaide Karim Akouche, s’adressant au passage à Camus pour s’accorder avec lui à dire que l’époque est malade de confusionnisme, celui des brasseurs de néant confortés par le consentement des imbéciles. Plus qu’un plaidoyer pour la laïcité, Lettre à un soldat d’Allah est un réquisitoire sans concession. Avec un certain minimalisme qui manifeste son amour des textes, Alain Timar met en scène ce spectacle comme s’il s’agissait d’une conférence dont le but serait une démonstration soutenue par une logique vigoureuse. Il le fait tout en cassant certains codes, bien servi en cela par le jeu du comédien qui évite le ton magistral sans rien ôter à la vigueur du propos.
Lettre à un soldat d’Allah dénonce sans relâche et sans lâcheté ni compromis l’islamisme, ses tares et ses tarés, pour défendre sans peur ni fioritures une laïcité ouverte, résolument engagée contre le fanatisme, le nationalisme et autres folies qui font le malheur des peuples. On observera simplement qu’un mot brille par son absence dans ce pamphlet anti-islamiste : celui d’espoir.
Théâtre des Halles à 14h jusqu’au 29 juillet

Le potentiel érotique de ma femme
Parce que les gens qui ne rient jamais ne sont pas sérieux, on peut aller s’en payer une bonne tranche à la Luna avec Le potentiel érotique de ma femme de David Foenkinos mis en scène par Sophie Accard. L’histoire d’un homme qui collectionne, entre autres tocades, les badges de campagne électorale et les piques apéritif, les peintures de bateaux à quai, les pieds de lapin, les cloches en savon, les étiquettes de melon, les bruits à cinq heures du matin, les dictons croates, les boules de rampe d’escalier, les premières pages de roman, les étiquettes de melon, les œufs d’oiseaux, les cordes de pendu…
Bref, Hector collectionne tout et même le reste, depuis toujours. Conscient de son addiction qui le prive de toute possible relation avec les autres, il décide d’arrêter les collections. Le bonhomme tombe donc amoureux, se marie et, patatras ! se prend d’une irrépressible passion pour…la façon dont sa femme lave les vitres et, aaahhhh, les courbes fascinantes de ses mollets dans ces instants ! Il en redemande, il les collectionne, mais oui, ces moments où sa femme grimpe sur un escabeau pour procéder à ce rituel si érotique pour lui ! Hector rechute, désormais accro aux nettoyages de vitres de sa femme et assumant parfaitement son addiction.
Bon d’accord, c’est du Foenkinos dont on connait le penchant pour les situations absurdes, le grotesque et les personnages aussi invraisemblables qu’attachants. Mais tout comme l’auteur, on s’en fout un peu de la crédibilité des personnages, on a envie de croire que de tels individus existent, parce que ça fait du bien, parce que ça nous réconcilie avec nos petites manies inavouées, avec ces maladroits qui nous ressemblent, les ceusses qui ne s’assoient jamais à la bonne place et se retrouvent souvent le cul par terre. Et puis les comédiens sont d’excellente compagnie, ils nous invitent à partager un de ces moments où humour rime avec amour, un de ces moments qu’on aimerait collectionner, c’est clair, dans un festival d’Avignon parfois plombé par la gravité.
La Luna à 19h20 jusqu’au 28 juillet.