Sosies  

Chez Rémi De Vos, l’humour est un art martial qui se pratique à mots nus. Effilés comme des sabres. Sosies, pièce dont lui a passé commande le directeur et metteur en scène du Théâtre des Halles Alain Timar pour interroger l’identité, en est une belle illustration avec ses cinq personnages jetés sur le plateau comme on envoie les dés, l’espoir fou d’un autre destin chevillé au corps.

Il y a Bernie, sosie vieillissant de Johnny Hallyday, Momo qui imite Gainsbourg, son épouse Biche, femme de ménage qui fait bouillir la marmite, leur fils Jean-Jean qui va apprendre le même jour qu’il est un enfant adopté et que son père est homosexuel, et puis la jeune Kate, groupie de karaoké, cœur de midinette et âme cuirassée. Les cinq partagent le même quartier, le rêve d’une autre vie, d’une autre peau. Personnages aux trajectoires claudicantes, à l’image de tous ces laissés pour compte familiers de l’univers à la fois tragique et comique de Rémi de De Vos qui ausculte nos contemporains avec une précision d’entomologiste n’excluant jamais l’empathie. 

Des gens de chair et d’os, qu’on a l’impression de croiser tous les jours dans la vie quotidienne, qui flottent dans leurs rêves comme dans un costume trop grand, capables d’actes insensés pour les réaliser.  Sous la direction d’Alain Timar, acérée autant que généreuse, les comédiens de Sosies restituent parfaitement cette part d’humanité et de folie d’existences jamais dupes d’elles-mêmes mais qui n’abdiquent jamais leur envie de vie.

Sosies. Théâtre des Halles à 19h jusqu’au 30 juillet.

Luis Armengol

Mademoiselle Julie

Flamboyante Julie, belle et rebelle, interprétée par Sarah Biasini qui incarne à merveille la fragilité et la folie de l’héroïne mythique de Strindberg. On connaît l’histoire : Julie séduit Jean, le valet de son aristo de père, la nuit de la Saint-Jean, profitant de cet instant cathartique pour se libérer du carcan des conventions et des tabous familiaux au terme d’une plongée brutale dans les abysses de sa condition sociale et de sa psyché qu’elle paiera au prix de sa vie.

Là où on ne pourrait voir qu’hystérie tapageuse, le metteur en scène Christophe Lidon opte pour une approche plus psychologique, éclairant le comportement de Julie par son histoire familiale, jamais loin de la critique sociale. Plusieurs Julie cohabitent ici : la provocante et séductrice, petite bourgeoise capricieuse et délurée, manipulatrice à son tour manipulée par son esclave qui devient son bourreau ; la jeune fille éduquée par une mère féministe, issue du peuple, et un père agrippé aux traditions de son rang aristocratique. Schizophrénie dont Julie est le symptôme, tout en pulsions et émotions, s’abandonnant à une transe qui l’entraîne au bout de la nuit, le tout consumé et consommé en une heure et demie de spectacle.

Le décor, une grande table de cuisine, sans doute celle des conventions sociales qui finit renversée, intègre le déploiement justifié de la vidéo, trop souvent accessoire inutile dans d’autres spectacles, mais ici parfaitement adapté à la dramaturgie. De grand panneaux qui s’ouvrent et se referment, sur lesquels sont projetées des images de danseurs, participent à la tension dramatique à laquelle s’additionne la pulsation d’une excellente partition musicale. Le dispositif scénique semble figurer une boîte contenant des existences vouées à leurs passions, qui s’ouvre et se referme selon la fantaisie d’un démiurge tirant les ficelles d’un drame annoncé.

La belle sensualité des interprètes qui baigne la pièce et la justesse du jeu des trois excellent comédiens nous emportent dans le tourbillon de cette Mademoiselle Julie, « où tous les trolls sont de sortie ».

Mademoiselle Julie. Théâtre des Halles à 16h30 jusqu’au 30 juillet.

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