Un vent étrange qui n’a rien à voir avec le mistral, spécialité locale,  semble souffler sur la programmation du festival d’Avignon. En y regardant de près, il possède les caractéristiques de ce que l’on pourrait nommer, de manière confuse certes,  un animisme. D’après la définition du dictionnaire, l’animisme (du latin animus, originairement « esprit », puis « âme ») est la croyance en un esprit, une force vitale, qui anime les êtres vivants, les objets mais aussi les éléments naturels, comme les pierres ou le vent, ainsi qu’en des génies protecteurs. 

  Cet animisme nichait au cœur des forêts peuplant le Kingdom d’Anne-Cécile Vandalem et sa petite colonie d’humains en quête d’une autre vie, mais on peut également le retrouver dans les ténèbres de La Dernière nuit du monde de Fabrice Murgia (prolongé jusqu’au 26 juillet). Il s’est exprimé encore, de manière spectaculaire, dans la transe impressionnante du Samson de Brett Bailey et sa compagnie sud-africaine Third World Bunfight, joué au gymnase Aubanel. Dans ce dernier spectacle, le personnage principal, issu de l’Ancien Testament, est interprété par Elvis Sibeko, chorégraphe-danseur et comédien mais aussi guérisseur, ce qui annonce la couleur, tirant ce Samson vers ce qui ressemble parfois à une cérémonie vaudoue. La musique obsédante, jouée par trois musiciens présents sur le bord de la scène, souligne encore plus cet aspect du spectacle, répétant en boucle les phrases musicales, tandis que s’affichent en fond de scène des compositions précieuses et colorées aux allures de miniatures persanes anciennes autant que d’images psychédéliques. 

  Le metteur en scène Brett Bailey, dont on connaît le penchant pour l’irrationnel, transpose le mythe de Samson à une époque contemporaine, entre société coloniale, capitalisme sauvage, migrations et xénophobie. « Que le mythique Samson soit un nazir consacré au dieu hébraïque n’est pour moi qu’un simple détail historique. Je m’intéresse davantage à ce qu’il représente : l’archétype de la rage qui s’élève et qui explose en réponse à des années d’oppression et d’humiliation. » Samson devient donc le héraut d’un peuple qui n’a rien d’autre à perdre que ses chaînes, dont la rage va s’abattre sur ses ennemis, voleur de compagne et de territoires. Les comédiens-danseurs-chanteurs (extraordinaire performance vocale de Mikhaela Faye Kruger) sud-africains portent le jeu à l’incandescence. On dirait que tout cela n’est pas joué, certains acteurs semblant dans un état second, au bord de l’inconscience. La fascination du public est palpable, et quand le spectacle s’arrête, que les acteurs ne reviennent pas saluer malgré les applaudissements nourris, on a l’impression d’avoir vécu un rêve ou un cauchemar éveillé. Vous avez dit transe ? Il n’est que l’urgence de devoir courir voir un autre spectacle programmé dans le marathon festivalier qui ramène le spectateur à la réalité. Conscient tout de même que ce Samson n’a pas fini de le hanter.

  Troublant et hypnotique aussi le Lamenta du duo de chorégraphes Koen Augustijnen (Athènes) et Rosalba Torres Guerrero (Bruxelles), à la recherche d’une danse-théâtre capable d’incarner les émotions les plus subtiles. Ils ont rassemblé un groupe de neuf danseurs et danseuses grecques pour explorer les musiques, les chants et les danses qui accompagnent les rituels de deuil dans leur pays. Leur recherche est basée sur les miroloïs d’Epire, lamentations chantées pour les funérailles mais également lors de départs pour l’exil ou de mariages (sic) qui vont éloigner un membre de la famille. Loin de vampiriser ces cérémoniaux traditionnels, ils les recréent en un rituel contemporain époustouflant d’énergie et d’impact visuel. Comment dépasser les tourments du deuil, la douleur, s’en libérer collectivement en les transcendant par une dynamique des corps qui est un appel à la vie, sous la tutelle bienveillante de ceux qui sont partis ? Lamenta a suscité l’adhésion enthousiaste du public de la cour minérale de l’Université, par un soir de mistral où soufflaient fort les esprits. 

  Emma Dante n’est pas en reste de ces questionnements métaphysiques. Avec La statuette de sucre, inspiré par le poète et écrivain napolitain Giambattista Basile (1566-1632) dont les contes puisent dans la tradition orale du Royaume de Naples, elle évoque les rituels des funérailles de cette région en les mêlant aux traditions de sa Sicile natale. Emma Dante, là aussi, se livre à une recréation inventive de ces rituels au cours d’une fête des morts pleine de vie, convoquant la musique et la danse pour une célébration païenne où la seule croyance bien ancrée est celle d’appartenir à une même communauté. Le titre de la pièce doit son nom à une tradition de l’Italie du Sud qui veut que le 2 novembre, jour de la fête des morts, pour honorer la mémoire des défunts et les rendre présents on prépare une statuette de sucre qui est en quelque sorte leur substitut symbolique. Tout en douceur. 

  Cette 75ème édition du festival d’Avignon s’est fixée comme propos de « se souvenir de l’avenir », ce qui était d’ailleurs le titre de la soirée dans la Cour d’honneur consacrée à Edgard Morin, encore bien vivant quant à lui comme il en a témoigné. Gageons que tous ces esprits qui soufflent sur le festival cette année lui feront une escorte invisible mais bienveillante pour l’accompagner dans sa destinée.

                                                                                                                     Luis Armengol

  • La dernière nuit du monde 18 et 19 juillet à 22h au Cloître des Carmes
  • La statuette de sucre 18, 19, 21, 22 et 23 juillet à 19h au gymnase du Lycée Mistral