Exposition de Djamel Tatah “I Love Avignon, Rêvez” à la Collection Lambert à Avignon

Djamel Tatah collection Lambert Avignon
Djamel Tatah

On parle des grandes expos d’été mais il en est aussi d’importantes en hiver. En témoigne cette occupation tripartite dans l’espace phénoménal qu’occupe à présent le Musée d’art contemporain. Elle est en effet conçue comme une patiente démarche vers ce qui en constitue le clou : les tableaux de Djamel Tatah que l’on peut découvrir à l’étage et aussi en sous-sol. Encore faut-il préciser que cet aperçu non négligeable de l’originalité de cet authentique peintre est assorti d’œuvres empruntées à d’une part à divers musées (dont celui des Beaux-arts de Paris où enseigne l’artiste, emprunts non négligeables de dessins de Delacroix, Poussin, Géricault… présentés en cabinet d’amateur, de Matisse aussi ou d’une peinture de Corneille de Lyon voire d’une couverture kabyle), d’autre part aux monochromes divers et variés empruntés à la Collection elle-même, qu’il s’agisse de noms aussi prestigieux que ceux de Barry, de Mangold, de Marden, de Newman, Ryman, Serra ou Twombly, toujours en accord avec les multiples déclinaisons picturales et figurales de Tatah. Ainsi chaque toile ou série d e peintures reçoit-elle un éclairage particulier en accord d’un côté avec sa figuration traditionnelle, d’une autre avec sa modernité picturale.

Cependant, avant de pouvoir accéder à cette découverte d’un des peintres majeurs de la nouvelle génération, il faut traverser deux autres expositions. En effet, malgré l’œuvre mise en exergue à l’accueil, il nous faut commencer par nous familiariser avec la singularité d’une collection, aux goûts et orientations qui la caractérisent, aux artistes qui occupèrent l’espace le temps d’une expo saisonnière, et aussi avec la spécificité d’une ville, la cité même d’Avignon (dont la vidéo de Jonas Mekas nous diffuse en images la chanson), à son histoire et sa culture. Bref à l’infrastructure d’accueil, telle qu’eût pu la percevoir Tatah. D’où cet « I (love) Avignon » initial. Il s’agit de divers dons, prêts et acquisitions qui nous font voyager dans le passé. L’œuvre la plus emblématique, à cet égard, est celle de Francesco Vezzoli (dont on attend une expo perso), plongeant dans les débuts du festival, de Jean Vilar et Maria Casares, dans le style affichiste qui le caractérise. On chemine avec les portraits sans concession d’Isabelle Huppert exécutés par Andres Serrano, qui s’est également payé la tête des acteurs de la Comédie Française. Mais aussi de photos prises par Louise Lawer dans des circonstances dramatiques (11 sept) lors de son séjour avignonnais. On découvre le rendu vidéographique d’une expérience scolaire en la ville des papes, de Joey Kotting. On s’étonne des vrais tableaux de classe peints et retravaillés par Lavier, Barcelo ou Abdessemed (dont la statue démesurée du coup de boule de Zidane trône dans la cour). On se souvient des expos du fameux palais papal grâce à des pièces de Berlinde de Bruykere, de Kiki Smith, ou de Louise Bourgeois, les fameuses Papesses. On croise ici des portraits brûlés de Douglas Gordon, Le semeur de Van Gogh reconstitué tout en fleurs par Vik Muniz, Lambert en premier communiant (mais aussi le pape !) exécuté par Yan Pei Ming (lui aussi aura droit à son expo perso), un incontournable et longiligne Twombly, dont l’expo fit scandale, pour un baiser de fan, c’était hier encore. On croise là un magnifique Man Ray préparant, sur le pont d’Avignon féminisé, son recueil Les mains Libres avec Paul Eluard. Dans les combles, nous attendent des images émouvantes éclairées d’ampoules intimistes de Boltanski, en rapport avec un témoignage sur la dernière rescapée des camps de concentration. Enfin notre ami Hamid Maghraoui nous laisse à bout de souffle avec ses images empruntés aux informations télévisuelles quotidiennes. Contrairement à ce que véhiculent certains commentateurs malintentionnés, les goûts d’Yvon Lambert ne se limitent pas à l’art conceptuel d’un Lawrence Wiener ou d’On Kawara, bien sûr présents également. La présence d’Henri Cartier Bresson (portrait de Messiaen, mal reconnu par sa ville), de Roni Horn et son baiser dans la piscine, ou d’Anselm Kiefer entre autres suffirait à le prouver. Celle du peintre régional Auguste Chabaud a fortiori. Ou bien sûr celle de Djamel Tatah lui-même. Tout cela marque vingt ans d’activités frénétiques, avec des expos décisives consacrées au théâtre (Bob Wilson), à la musique (les coucou musical de Pierre Marie Agin ou les partitions d’Idris Khan), à des artistes-phares (Combas…), à l’univers de l’enfance aussi (A fripon fripon et demi), à qui Claude Lévêque conseille : Rêvez, au néon coloré, avec l’écriture tremblée de sa mère, comme une exhortation optimiste vers les plus jeunes.

Car la surprise vient du fait que la deuxième partie de cette proposition hivernale est dévoue aux étudiants de l’école d’art d’Avignon, et surtout à celle de Paris où enseignent non seulement Tatah mais aussi Bustamante, Boisrond, Tosoni… On a un peu de tout : peinture, sculpture, installation, photo, vidéo et même robotique avec la machine à produire des images de Victor Vaysse. L’œuvre la plus étonnante est le piano-flûte d’Arthur Novak. La plus convaincante, les persiennes métalliques de Fabien Ducrot. Les sculptures de Florentine Charon sont également séduisantes bien que d’une extrême simplicité. La pièce d’Ahlam Sassi est marquée par l’actualité des révolutions arabes, tandis que Fikria Kaddouri transforme une porte marocaine en ouverture vers l’ailleurs. Les univers ne sont pas encore toujours bien définis mais justement : l’intérêt est de prendre des paris sur l’avenir, comme Lambert l’a souvent fait dans sa carrière de galeriste. Et d’ouvrir généreusement la porte à la relève.

Enfin, on arrive à Tatah. Son travail en effet consiste à avoir traité la figure des personnages qui hantent ses tableaux dépouillés de manière traditionnelle tandis que le recours au monochrome du fond relève d’une esthétique que l’on peut associer au minimalisme pictural (ce qui explique la confrontation aux collections).

Sur ses frises géantes se répètent inlassablement des portraits en pied de solitaires urbains, dans diverses positions, sur fond neutre donc, à savoir dé-contextualisé. Certains personnages se croisent sans se regarder. On est ouvertement dans la métaphysique mais aussi sans le socio politique ou culturel. Ces figures nous ignorent.

Nos regards ne se croisent pas. Elles demeurent refermées sur leur drame, leur pensée, leur action. Elles vivent en effet dans un monde parallèle au nôtre, une sorte de limbe ou de no man’s land auquel nous n’avons  que fugitivement accès, tandis qu’elles demeurent figées en l’état définitif que leur attribue l’œuvre d’art. Elles sont portant semblables à nous, à notre échelle même. Mais relèvent d’une autre dimension, qui passe par la distribution de la couleur, par la géométrisation de l’espace et bien évidemment par la planéité d’une surface où vient se nicher le dessin. Au bout du compte, elles ne sont pas là pour représenter mais pour signifier. Elles ont quelque chose d’universel qui les éloigne de notre rapport relatif au mode. De plus, elles jouent à al fois sur la répétition et sur la variété. Même si dominent les figures masculines, la femme n’en est pas exclue. On peut les suivre en séries de déclinaisons colorées (huile et cire) ou se concentrer sur une particulière. Elles donnent une impression d’ouverture, de générosité tout en suscitant l’émotion. L’œuvre de Djamel Tatah prouve l’on a toujours raison de s’obstiner en peinture. Le temps lui a donné raison. Il importait que ce fût prouvé, et dit. BTN

Jusqu’au 20 mai à la Collection Lambert, 5, rue de la Violette, 84000 Avignon, Tél. 04 90 16 56 20. www.collectionlambert.fr

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