Du 25 mai au 25 juin, le Printemps des comédiens est de retour sous la pinède du Domaine d’O. Pendant un mois, le festival, dirigé par Jean Varela, proposera une programmation riche autour de deux axes : les 400 ans de la naissance de Molière et l’amitié franco-allemande. La Comédie-Française, la Schaubühne Berlin et la Volks-bühne Berlin sont ainsi attendues. Enfin, comme à son habitude le festival met en avant de nombreuses créations, huit au total, et fera la part belle aux autres genres du spectacle vivant au travers de la danse, de la musique ou encore du cirque. Rencontre avec Jean Varela qui nous a présenté cette 36ᵉ édition.

 

Après deux années compliquées, dans quel état d’esprit avez-vous préparé cette nouvelle édition du Printemps des comédiens ? Effectivement, il y a eu l’annulation en 2020 et en 2021. Nous avions imaginé un festival plus resserré. L’année 2022, quant à elle, est exceptionnelle à plus d’un titre. D’abord parce que nous espérons une reprise normale, avec la possibilité de recevoir les artistes et le public, comme on aime le faire au Printemps. Ensuite, c’est une année qui marque l’anniversaire de la naissance de Molière qui, dans l’histoire du festival, a une place particulière. C’est l’un des auteurs, avec Shakespeare, qui a été le plus donné au Printemps des comédiens. En 1987, année de création du Printemps, l’édition lui était totalement consacrée. Et, Molière occupe dans l’imaginaire collectif de la région Languedoc, et plus largement d’Occitanie, une place prépondérante par ses nombreux passages et la première reconnaissance institutionnelle du prince Armand de Conti à Pézenas et ses passages à Montpellier où il a souvent joué.

Justement, quelle place auront les 400 ans de la naissance de Molière dans la programmation cette année ?
Il ne s’agit pas de célébrer la statue de Molière, mais de célébrer un homme de théâtre complet : comédien, directeur de troupe, auteur évidemment, homme d’affaires et de communication très avisé. Nous voulons faire entendre l’ensemble de ce spectre qui explique sa place très particulière dans le monde du théâtre en France. Se rappeler aussi qu’il est l’héritier de diverses traditions théâtrales françaises, occitanes, mais aussi européennes. Il a, par exemple, beaucoup puisé dans les classiques antiques. Après avoir été inspiré par des sources étrangères où anciennes, il a été l’inspirateur du théâtre européen. Un colloque international ouvrira le festival à partir du 26 mai sur le thème des scènes de médecine chez Molière.
La programmation est ponctuée de divers spectacles. La Comédie-Française viendra donner la fameuse version perdue du Tartuffe en trois actes, interdite en 1664, dans une mise en scène d’Ivo Van Hove. C’est assez passionnant de voir comment un metteur en scène qui n’est pas français s’empare du texte de Molière et l’amène à un endroit inattendu de puissance, de violence. Il y aura aussi une nocturne de théâtre extraordinaire avec Le ciel, la nuit et la fête du Nouveau Théâtre Populaire.
Sur scène, 18 acteurs, trois esthétiques pour trois pièces marquantes de l’œuvre de Molière : Tartuffe, Don Juan et la comédie-ballet Psyché. De plus, nous avons demandé à Robert Cantarella, suite au succès de son travail l’an dernier sur Victor Hugo, de réfléchir à ce que pourrait être une visitation des oeuvres de Molière. Il proposera un spectacle radiophonique, prélude à une autre proposition qui ouvrira la saison du Domaine d’O en septembre.
Par ailleurs, plusieurs concerts sont au programme pendant le colloque du festival, un concert autour de l’œuvre d’Assoucy, musicien ami de Molière. Il y aura également un concert chanté, le 26 mai à Pézenas. Puis, une autre date avec Hugo Reyne et les musiciens du Soleil, qui marquera l’importance de la partie musicale et chantée dans l’œuvre de Molière.

« Il ne s’agit pas de célébrer la statue de Molière, mais de célébrer un homme de théâtre complet »

L’événement de cette 36e édition, c’est aussi la venue de deux grandes troupes berlinoises : la Schaubühne Berlin et la Volksbühne Berlin…
Comme je l’expliquais, Molière a irrigué, par son œuvre, le territoire euro- péen. On a donc symboliquement invité, à côté de la Comédie-Française, d’autres grandes maisons pour montrer cette dimension européenne. Deux grandes troupes allemandes, berlinoises, seront présentes au festival : la Schaubühne Berlin et la Volksbühne Berlin. La Schaubühne vient avec une mise en scène de Simon McBurney et Annabel Arden, sur un texte de Kleist : Michael Kohlhaas. Cette pièce présente la figure d’un homme qui va aller jusqu’au bout pour lutter contre l’arbitraire et contre l’injustice qui lui est faite. La Volksbühne invite l’un des metteurs en scène les plus passionnants du théâtre français actuel : Julien Gosselin. Dans une combinaison entre le texte, l’image et la musique, il va mettre en scène la troupe de la Volksbühne dans un travail sur plusieurs années dont on aura le premier épisode. Il s’agit d’une plongée dans l’histoire de la littérature allemande à travers plusieurs textes dont Les Souffrances du jeune Werther de Goethe, Mort à Venise de Thomas Mann.

Outre les temps forts autour de Molière et des compagnies berlinoises, comment avez-vous construit la programmation de cette édition 2022 ?
Quand on fait une programmation, c’est comme un chaos, il y a de nombreux projets et on doit faire des choix. Et puis, quand on la regarde, on s’aperçoit qu’il y a des lignes fortes. Cette année, est-ce parce qu’on sort d’une longue nuit due à la crise sanitaire, la programmation comporte trois textes venus de l’Antiquité. Des pièces nées de ce chaos initial, de cette nuit du commencement, quand l’homme se pose des questions sur l’être.
Pendant le Printemps, on verra Prométhée d’Eschyle dans une mise en scène du Grec Nikos Karathanos. Il nous emmène dans une maison météorite. Les dieux sont là et tout le propos est de savoir comment leur parole va influencer le cours des choses. De son côté, Éric Lacascade a décidé de mettre en scène ce qu’Aristote a appelé le « paradigme de la tragédie », Œdipe Roi de Sophocle. Une tragédie religieuse, de l’existence et des passions. Enfin, Georges Lavaudant proposera sa version de Phèdre de Sénèque. Dans ce cas, c’est la tragédie de la parole, des non-dits, et de ce que l’on ne veut pas entendre.
Dans la programmation, il y a tous ces grands textes, mais également une partie très importante du théâtre d’aujourd’hui : les performances. Je pense à Glory Wall de Leo- nardo Manzan, un jeune italien, dont le spectacle, à la fois plastique et théâtral, propose une réflexion sur la censure au théâtre. Autre proposition, celle de Léa Drouet avec Violences : un travail très intime partant de la fuite de sa grand-mère du Vél’d’Hiv et de son voyage jusqu’en zone libre. Finalement Léa Drouet nous parle de la violence du monde, de la mauvaise information, et de ce qui se cache derrière les réseaux sociaux. Ensuite, l’immense Steve Cohen (From Outside In) vient avec quatre artistes aux esthétiques différentes qu’il fait se rejoindre par un langage commun. Et puis, Marina Otero présentera Love me, un spectacle dont on sait peu de choses si ce n’est qu’il raconte son intimité, sa vie, ses blessures, ses fêlures avec son corps. Dans les performances, on peut également mettre le travail merveilleux de Maguelone Vidal, La tentation des pieuvres, une proposition à la fois culinaire et musicale.
Je pense qu’il est assez passionnant de mettre dans ce parcours festivalier, en miroir des grands textes, cette floraison performative au plateau. Cela nous permet d’abord d’affirmer ce qu’est le Printemps, un festival de théâtre populaire et exigeant.

« Quand on fait une programmation, c’est comme un chaos, il y a de nombreux projets et on doit faire des choix »

Pour conclure le festival, avant le feu d’artifice que sera la fête de la musique, il y aura un événement venu de Lituanie, Respublika de Lukas Twarkoski. Ce spectacle raconte comment un groupe de jeunes gens renonçant à l’état du monde tel qu’il est, va essayer de faire non pas communauté, mais commune. Les spectateurs sont conviés à cette aventure extraordinaire, hors-norme, artistiquement parlant, qui durera six heures ! Il n’y a plus de rapport scène/salle, les artistes et les spectateurs sont côte à côte. Dans les bars on peut partager un verre, participer et réagir à la discussion. C’est une fête qui tend à être un endroit de réflexion sur la construction de demain. Ce spectacle dure six heures et je pense que quand le jour se lèvera et que le festival sera quasiment fini, que l’on aura parcouru près de 2500 ans d’histoire du théâtre, on sera un peu plus fort pour affronter les difficultés du monde telles qu’on les connaît aujourd’hui.

Recueilli par Eva Gosselin

Le Printemps des comédiens, du 25 mai au 25 juin à Montpellier.
printempsdescomediens.com