Du 23 juin au 16 juillet, le Festival Montpellier Danse célèbre sa 41ème édition. Présent depuis les débuts, en juillet 1981, Jean-Paul Montanari a d’abord oeuvré au côté de Dominique Bagouet avant de prendre les rênes du festival en 1983. Depuis, il en est la figure indissociable, présentant chaque année une édition différente de la précédente. Nous l’avons donc rencontré pour évoquer cette 41ème édition, mais aussi ses inspirations et son regard sur le futur de la danse.  

Cette 41ème édition a lieu dans un contexte sanitaire toujours complexe malgré quelques allégements, qu’est-ce que cela a impliqué pour l’organisation et la conception de cette édition ? 

Cela a surtout provoqué l’annulation de celui de l’été dernier, c’était ce qu’il y avait de plus cruel, d’une certaine manière. Quand vous travaillez des mois et des mois – en l’occurrence pour faire un festival, c’est à peu près un an et demi de travail qui est réduit à zéro – c’est à la fois frustrant et cruel. Cruel pour le public, cruel pour les équipes qui ont travaillé beaucoup pour le fabriquer, cruel pour les danseurs, les danseuses, les chorégraphes qui ne peuvent pas venir jouer. Mais en même temps, la pandémie est tellement grave que c’est quand même moins important d’annuler un festival de danse que les milliers de morts provoqués par la COVID dans notre pays et dans le monde entier.
Après, nous avons tout de même eu la chance d’avoir un petit créneau en septembre et octobre 2020 pendant lequel on a pu jouer quelques pièces. Ça, c’était formidable ! Cette année, on croise les doigts, on ouvre le 23 juin et les conditions s’allègent dans le même temps. Dans toutes les salles on portera le masque, même en plein air. Il y a aussi la question des jauges avec un siège sur deux. Depuis le début de la pandémie, on a pris l’habitude d’intégrer ces contraintes. La seule chose qui puisse perturber le festival, c’est qu’un des danseurs d’un spectacle soit cas contact au COVID, mais les artistes sont très régulièrement testés.
Le dernier point concerne les demi-jauges. D’habitude, le festival propose environ 30 000 places à la vente et dure un peu plus ou un peu moins de quinze jours. Cette année nous avons des demi-salles donc des demi-recettes. Cela nous a conduit à construire un budget 2021 avec des recettes diminuées par deux pour le festival. Mais, comme Montpellier Danse c’est aussi une saison, on essaye de se rattraper sur la fin de l’année, c’est-à-dire entre septembre et décembre. Le programme sortira d’ailleurs bientôt et le public pourra voir que c’est une saison assez importante avec beaucoup de spectacles populaires. Cela devrait rééquilibrer un peu le budget puisqu’on gagnerait plus de billetterie vers la fin de la saison.

« Le lien le plus fort de cette édition est sans doute la présence d’oeuvres de six directeurs et directrices de Centre Chorégraphique français »

La 41ème édition de Montpellier Danse est une addition de spectacles prévus pour la 40ème édition et des spectacles créés au cours de l’année qui vient de s’écouler. Comment avez-vous pensé la programmation dans ce contexte ? Qu’est-ce qui, finalement, lie tous ces spectacles ? 

40 % des spectacles de cette nouvelle édition viennent de la programmation 2020,  ce qui veut aussi dire que 60 % de l’édition 2021 est nouvelle. En fait, il y a interpénétration des deux et c’est pour ça que l’on a une image du festival 2021 comme un monstre. Au début, je l’appelais Frankenstein, parce qu’il est un collage de différentes choses bizarroïdes. Et puis peu à peu, on trouve quand même des fils qui relient les spectacles entre eux. C’est moi qui fais la programmation et il y a bien une logique personnelle. Le lien le plus fort de cette édition est sans doute la présence d’oeuvres de six directeurs et directrices de Centre Chorégraphique français : Angelin Preljocaj, Maud Le Pladec, Thomas Lebrun, Christian Rizzo, Kader Attou, et Rachid Ouramdane. Il est rare qu’un festival de danse propose des pièces de quasiment le tiers des institutions françaises de chorégraphie. Mais en même temps, il y a autre chose qui est bancale par exemple, bien après l’impression du document du programme, on a dû se rendre à l’évidence que la Batsheva ne pourrait pas être là, ce qui déséquilibre toute une partie de la programmation du Corum.
Ce dont nous avons conscience, et j’espère que les spectateurs le comprendront, c’est que nous ne savons pas ce qui va se passer. Les billets sont vendus, les salles sont pleines (à moitié) et nous attendons. De mon côté, j’ai tellement fait de festival, que je sais qu’il y aura des imprévus : des soirs avec de l’orage, une compagnie qui finalement ne pourra pas venir parce qu’un des danseurs vient d’être déclaré cas contact. Nous sommes un peu convalescents, c’est-à-dire que nous repartons et nous sentons que ça va avoir lieu, que quelque chose doit avoir lieu. Peut-être que cela ne sera pas exactement ce que nous avions prévu, et à l’inverse nous sommes aussi prêts à ce que quelque chose que nous avions prévu n’ait pas lieu.

La programmation, cette année, s’articule aussi autour d’une semaine dédiée aux liens entre cinéma et danse. Pourquoi ce choix ?

Vous savez, j’ai toujours fonctionné comme ça, en testant, en essayant de nouvelles choses. Il y a déjà quelques années, j’avais organisé une nuit du cinéma iranien dans la cour du cloître. C’était sur un grand écran, il y avait des chaises longues partout et c’était absolument formidable. Nous avons donc déjà une expérience de cinéma à  l’Agora. Il ne s’agit pas de faire de la concurrence aux cinémas de Montpellier mais souvent les choses dites à travers le cinéma ne le sont pas de la même manière à travers la danse. Donc j’essaye souvent de relier ces deux programmations. Le cinéma est comme une espèce d’explication supplémentaire à ce qui se dit à travers la danse, mais d’une autre manière.
Par ailleurs, le hasard veut que, à la fois, nous nous sommes dotés d’un excellent projecteur de cinéma, et que nous trouvions que la salle de plein air était trop peu utilisée. J’ai donc rajouté la programmation une semaine Cinémagora. C’était déjà une volonté pour la programmation 2020 dans laquelle il y avait des films autour de la question des artistes face au pouvoir, notamment en Chine, en Russie et en Iran.
Cette année, il y avait aussi quelques films de danse très importants comme le film de Marie-Hélène Rebois, sur Alain Buffard. C’est un immense chorégraphe, mort il y a quelques années du sida qu’on ne connaît pas très bien. Il y a également le film sur May B. Là, c’est le contraire puisque le film traite de la célèbre pièce de Maguy Marin qui a 30 ans et continue de tourner, comme une espèce de symbole de la danse contemporaine française.
Cette programmation cinéma est aussi un essai. Je ne peux pas du tout dire qu’il y aura la même chose l’année prochaine, je fais des expériences. J’essaye aussi de faire un festival qui surprend chaque fois le public, un peu différent, d’inventer dans un nouveau lieu, avec des nouveaux artistes que personne n’a jamais vus. Autrement, moi-même je m’ennuie !

« Ma curiosité n’a donc jamais cessé. Il y a une chose qui a un peu changé, c’est que je suis terriblement exigeant. »

Justement, vous dirigez le festival Montpellier Danse depuis près de 40 ans, comment arrive-t-on à proposer des éditions différentes chaque année ?

C’est la seule question à laquelle on ne peut jamais répondre ! Je m’ennuie beaucoup, donc je me dis : « Changeons, trouvons quelque chose de nouveau ! » Et puis, je suis d’une insatiable curiosité qui ne s’est jamais arrêtée. Je crois que je suis aussi curieux aujourd’hui qu’il y a 30 ans. J’aime découvrir, voir des choses nouvelles. Je suis très à l’affût d’informations. La seule chose que je ne peux pas supporter, ce sont les réseaux sociaux.
Je me nourris aussi de mes voyages. Je ne compte plus les villes européennes, car aujourd’hui, on va à Berlin, à Londres, à Bruxelles ou à Barcelone très facilement pour voir des spectacles. L’espace européen de la chorégraphie est dessiné depuis longtemps. Au fil de mes voyages un peu partout dans le monde, j’ai élu trois villes où je me rends régulièrement et où je prends beaucoup de mon imagination. À Montréal, il y a un festival qui s’appelle le Festival Trans Amériques, que j’adore, et où j’ai découvert des tas de choses. Par exemple,  c’est là d’où vient cette année la délicieuse et extraordinaire Daina Ashbee. C’est une jeune canadienne qui vit du côté de Vancouver. Elle sera accompagnée de ses danseurs pour proposer cinq spectacles différents. Ce sont des petites choses mais c’est vraiment intéressant.  Ensuite, tout le monde sait que je fréquente beaucoup Tel Aviv. J’y suis, depuis 30 ans, le grand défenseur en France de la danse israélienne, particulièrement de la Batsheva, mais pas seulement. En effet, cette année, on accueille Sharon Eyal. On sait également mon goût pour le travail d’Emanuel Gat et Arkadi Zaides qui présente une pièce tout à fait extraordinaire, invraisemblable. La troisième ville où je vais souvent prendre mon inspiration, c’est Marrakech. Il s’y déroule un petit festival intéressant qui fait la jointure avec le travail d’Afrique centrale et où j’ai découvert Bouchra Ouizguen qui aurait dû être dans la programmation cette année. C’est dans ces villes-là que je trouve mon pain, si j’ose dire, mon pain quotidien et en tout cas mon inspiration. Ce sont des lieux de confrontation, ça s’échange, on voit des choses qui viennent d’un peu partout.
Ma curiosité n’a donc jamais cessé. Il y a une chose qui a un peu changé, c’est que je suis terriblement exigeant. Et peut-être que, plus je vieillis et plus je suis exigeant. Je trouve qu’il y a un niveau qu’il ne faut pas lâcher. Si ce que je vois n’est pas de ce niveau-là, pour un festival comme Montpellier Danse, je le mets de côté.

Cette curiosité jamais assouvie associée à votre expérience à la tête de Montpellier Danse vous ont permis de découvrir de nombreux chorégraphes, et de nombreuses créations. Quel regard portez-vous sur la danse aujourd’hui et quel pourrait être son futur ?

C’est une bonne question, que je me pose souvent et je dois dire, à laquelle je ne sais pas exactement répondre. Je ne crois pas que le futur de la danse est séparable du futur du monde. La danse est un drôle d’art, à la fois éphémère et qui reflète vraiment le moment même dans lequel on est. Ici, dans mon bureau j’ai une affiche avec une citation de Merce Cunningham qui dit : « That fleeting moment when you feel alive ». On pourrait la traduire par « Cet étrange moment où vous vous sentez vivant ». Et la danse, c’est ça ! C’est cet art qui reflète l’instant dans lequel nous sommes. Donc la danse, elle suivra l’évolution du monde, bien sûr, peut-être qu’elle le précédera.
Je ne suis pas sûr que les institutions sauront s’adapter à l’évolution des choses. Il y a par exemple les centres chorégraphiques, qui sont des institutions importantes dans lesquelles il y a des moyens et des artistes. Mais, je ne suis pas sûr que cette forme corresponde exactement au développement actuel de la danse. C’était vrai, il y a trente ans, mais aujourd’hui je pose la question. La danse s’est affirmée depuis trente ou quarante ans. Avant les gens qui dansaient étaient des ovnis. On n’y pensait même pas, ça n’existait pas, ça ne pouvait pas exister. Il y avait la grande danse classique que l’on voyait dans les ballets d’opéra essentiellement. Et puis, il y avait un peu de danse à la télé avec des danseuses qui accompagnaient les chanteurs. Voilà, c’était ça la danse. Puis, il y a eu toute cette génération qui est apparue après les événements de 1968 et qui a été ce qu’on a appelé la jeune danse française. C’est-à-dire Bagouet, bien sûr, Gallotta, Chopinot, Maguy Marin, Karine Saporta, François Verret… Toute cette génération est sortie en même temps et c’est pour eux qu’on a construit des centres chorégraphiques. Aujourd’hui, la danse s’est affirmée comme un art majeur et on ne peut plus rien faire qui n’ait pas de danse dedans. Tous les clips, la musique, il y a de la danse absolument partout. Dans la rue, chez vous, sur TikTok, tout est de la danse.
Cela veut dire que la danse a gagné son pari. Cette espèce de jubilation du corps l’a emportée sur une réflexion purement cérébrale du monde, peut-être trop d’ailleurs. Donc il y a une manière de jouir, de profiter du monde à travers la danse qui est notoire, et c’est en plus globalisé. Alors aujourd’hui peut-être que c’est ça qu’elle paye, elle est devenue extraordinairement populaire. À Montpellier, nous avons construit un public qui tourne entre. 50 000 60 000 personnes par an qui viennent voir la danse. Nous ne sommes pas une capitale européenne comme Berlin, ou bien Los Angeles, ou Bruxelles et, pourtant, il y a du monde partout dans les salles. Le public est extrêmement fidèle.
Maintenant, comment sera la danse dans les années qui viennent ? Est-ce que l’on va revenir à de la recherche? Est-ce que les réseaux sociaux vont perturber la création à un point tel qu’elle en sera atteinte ? Je ne vois pas ce qui peut se passer de différent de ce qui se passe aujourd’hui. 

Plus d’informations sur Montpellier Danse : montpellierdanse.com