Clément Philippe expose à Aldebaran à Castries jusqu’au 20 octobre.

On peut s’avérer en apparence éclectique mais fédérer son œuvre autour d’une unité de pensée. C’est ce dont témoigne l’exposition de Clément Philippe, entérinant sa résidence, dans les deux salles d’Aldébaran. Éclectique parce qu’on y trouvera tout aussi bien des dessins et des gravures que des installations, de la sculpture et des photographies préparatoires à une vidéo, des objets et surtout deux imposantes fresques murales. Réalisées in situ à partir de fines lignes de fil de fer minutieusement serties sur du bois recouvert de peinture blanche, elles s’apparentent à un immense dessin figuratif, sciemment incomplet. Le vide, ou du moins le blanc du support, fait le plein tandis que transparaissent, au fil du temps, par corrosion, des traces de rouille qui assurent la couleur picturale à l’ensemble. Ainsi ce qui est caché finit-il par se révéler et ce qu’on aimerait taire, voire mettre sous terre, pour un mutisme sépulcral, refait-il, sur ce support, surface. Dans les deux cas c’est la menace nucléaire qui est pointée. La première renvoyant à la construction de la centrale normande de Flamanville, dont le dessin mural métaphorise le progressif chantier, dépourvu d’humanité en l’occurrence.  La seconde se réfère à un épisode cuisant des derniers soubresauts de la colonisation algérienne. Le wall drawing en question reconstitue un document d’époque montrant des soldats, sacrifiés à la raison d’état et l’intérêt dit national, malgré les risques d’irradiation. La technique employée assimile les figurants à des spectres saisis à l’instant même de l’explosion, selon les lois d’une perspective pourtant rationnelle. Comme si l’image conservait son épure et ce qui la hante. Clément Philippe n’est donc point insensible à un problème crucial pour le présent et l’avenir de notre espèce, et qui a défrayé l’actualité récente. Cela lui permet de traiter un point autour duquel gravite sa recherche : l’accident, pourtant si prévisible, malgré les imprudences. Aussi le voit-on dissimuler des roches irradiées dans des protections de plomb, qu’il se plaît à liquéfier partiellement pour les besoins de la démonstration. C’est ce qu’on pourrait nommer autant qu’un accident, la prévision d’une catastrophe. Rien n’est à l’abri de rien. Ailleurs, il protège de minuscules gravures, représentant des pierres radioactives, dans un rond écrin de verre. On le voit également jouer les apprentis sorciers et entreprendre quelque alchimique opération à base de solution caustique de manière à obtenir des résidus d’oxyde de fer. Du rebut donc. Car le problème de la récupération des déchets est également primordial. Clément Philippe a ainsi fixé au mur une longue et mince châsse en bois, contenant des prélèvements mixtes, censés provenir de déchets enterrés et mis à jour par une malencontreuse pelleteuse. Car le risque est toujours infinitésimal pour les concepteurs, maximal pour les populations ou l’humanité et le monde en général. On retrouve ce souci de l’infime dans un bâton de marche, posé contre le mur, bricolé, réalisé à l’aide de pièces mécaniques en acier, mises au rebut pour un micron de différence, récupérées et raccordées. Les dessins sur papier gaufré figurent à l’encre le nuage de Tchernobyl dépassant les frontières naturelles. Enfin, la partie de pétanque (conçue avec Marie Havel) sur  fragment de sable fait certes un clin d’œil à l’un des jeux symboles de notre région mais, au vu des œuvres environnantes, les impressions numériques de cristaux de calcite photo-grammés au laser, et les gravures de pierres irradiées, l’installation se teinte d’une connotation plus tragique que ludique. On et dans la notion de jeu et donner du jeu c’est créeer des espaces ou s’engouffre la catastrophe. On peut jouer avec le feu comme on a pu jouer avec le plomb, l’amiante, l’uranium… Le travail de Clément Philippe nous prouve que les artistes ne se satisfont pas tous de l’exaltation du criard, du superficiel et du temporaire. Ils savent également traiter de problèmes plus sensibles sans jamais se départir de la maîtrise technique liée aux arts qu’ils sollicitent. C’est en ce sens, eu-égard à la variété de présentation, que je parlais d’éclectisme. Mais d’un éclectisme sérieux, concerné. Ou mieux : engagé. BTN

Jusqu’au 20 octobre, Aldébaran, 2, rue du cours complémentaire, 34160 Castries. Tél : 04 67 45 49 34

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