Blue Spill+ Bande à part jusqu’au 27 janvier 2019 au Mrac de Sérignan

C’est tout à l’honneur du Mrac que d’accorder sa chance à des artistes français, lesquels ne sont pas toujours prophètes en leur pays, contre vents et marées de foires internationales. A fortiori pour cette exposition en trois volets puisqu’Isabelle Cornaro, l’invitée d’honneur, occupe aussi bien le rez-de-chaussée, plongé dans l’obscurité, que l’étage bien éclairé de lumière naturelle en revanche, en passant par le cabinet d’art graphique, à l’éclairage électrique. Cette jeune artiste s’exprime aussi bien par le biais du film, qu’elle tourne en 16 mm avant de numériser, qu’avec la peinture pour laquelle  elle recourt à la technique du spray et de la projection sur la toile, ou sur les volumes sculpturaux, monolithiques et minimalistes. Avec un souci du contrepoint qui lui fait alterner, dans son installation vidéo, les grands écrans et les petits moniteurs, ou dans la salle du haut les tableaux et les sculptures érigées dans l’espace ou posées au sol. Ce sont des objets sacralisés, récupérés, réutilisés qui semblent la base de ses préoccupations, en tant qu’ils font partie d’une échelle de valeurs, liées au système économique et au marché de l’art qui en dépend. La question qu’elle pose est, entre autres, celle du rapport que nous entretenons avec se système d’objets qui nous fascinent à tel point que certains ressentent le besoin de les collectionner, de les posséder, de les exhiber, de les conserver, d’y consacrer leur talent, leur existence… Isabelle Cornaro les présentent en alternance : soit tels qu’elle les a trouvés, directement miss en images par quelque talentueux publicitaire ou vulgarisateur scientifique, mais surtout tels qu’elle les a filmés, après les avoir récupérés, peu importe où au fond. Le grand format les magnifie et la lumière les transfigure même si elle crée un sentiment de distanciation et témoigne d’une volonté de décomposition qui évite la toujours tentante fascination pour ce qu’ils représentent. Ce rapport ambigu à l’image se retrouve à l’étage dans la série de tableaux qui forme, sur les murs, comme une frise et rend concrète en quelque sorte, à l’horizontale la pratique du montage filmique. D’autant que les proportions sont maintenues par rapport aux écrans du bas. L’image, empruntée au film – on a donc une double récupération (et en ce sens on peut parler d’un double dépassement du ready made) – traitée à la bombe, devient floue et crée une étrange ambivalence puisqu’une présence se fait absence, ou comme l’on dit en peinture, une composition figurale se présente de manière abstraite. Et ce n’est pas le moindre des paradoxes de voir la réalité du visible poussée jusqu’à une extrême qui confine à l’invisibilité.  Dans le même temps, le digital se fait matière et couleur, se concrétise en quelque sorte, et gagne à être observé de près, dans ses nuances pointillistes. Cela signifie qu’une chose poussée à bout peut nous apparaître selon une apparence qui lui dénie sa forme habituelle et son statut particulier. Une image d’objet récupéré, traité d’une certaine façon, peut devenir abstraction picturale, celle-là même dont Duchamp et ses successeurs se détourent et s’émancipent. Fabuleux renversement. Cela montre aussi la voie d’une insoumission à la suprématie des choses sur les êtres. Une vidéo montre ainsi un casting publicitaire où les candidates au mannequinat deviennent de véritables marchandises. Sur une autre du sang est projeté en dripping sur un modèle manipulant de probables faux-bijoux. Le contraste est donc très fort entre le mouvement, sensible dans les images du bas, et le caractère statique des œuvres picturales ou sculpturales du haut, lesquelles obligent pourtant à une déambulation voire à un double mouvement : tout autour de la pièce mais aussi d’approche ou d’éloignement selon que l’on privilégie la vision de loin ou de près, au fond de la même façon que lorsque l’on aborde un paysage. Il en est de même en bas où les écrans transforment les objets en entités qui nous dépassent alors que nous pouvons les aborder comme des détails, plus modestes, dans leur vraie nature, sur les moniteurs TV. La lumière est également très importante, ce n’est pas un hasard si la salle du bas (une grosse dizaine de vidéos) est plongée dans le noir. Isabelle Cornaro lui prête un caractère dramatique, ainsi que l’on peut le constater dans ce film où un cambrioleur, muni d’une lampe focale, inspecte un restaurant désaffecté. Parmi les productions filmiques du bas, un dessin animé attire l’attention : il s’intéresse au processus de transformation anthropomorphique. Mais également au procédé inverse : la mutation de l’être en objet, la réification en quelque sorte. La question du corps, si essentielle dans notre relation aux objets du monde, est soulevée dans le cabinet graphique où l’artiste a choisi des œuvres en rapport avec la sienne : les accumulations de formes de Mac Collum, un film signé Baldéssari, un fragment de visage de Man Ray, un Warhol, une photo empruntée à un artiste japonais. Dans un monde bien organisé autour des valeurs marchandes qui régissent nos sociétés, les propositions d’Isabelle Cornaro font tache, une jolie tache, c’est ce qu’elle appelle le « Blue spill », en référence au vocabulaire de la technique cinématographique.

Le Mrac c’est aussi la collection permanente (+ dépôt du Cnap), régulièrement renouvelée, en l’occurrence en hommage à Godard et à son film Bande à part. 7 artistes français ont été invités à « performer » et à réaliser une bande-son, relative à un groupe d’œuvres choisies (à part donc) dans chacune des sept pièces restantes. On peut les entendre, en circulant parmi les groupements effectués, où l’on retrouvera la structure colorée imaginée par Buren (présent également sur les vitres du musée), un concept au néon de Pierre Bismuth, une grille métallique de Berdaguer et Péjus, une suspension rustique de Viallat, un tableau assez complexe de Dolla, une sculpture toute en mains modeleuses de Bruno Peinado (à découvrir aussi à l’extérieur sur trois façades du musée), un caisson lumineux de Neil Beloufa, une installation radicale de Tatiana Trouvé, une sculpture d’Ann Veronica Janssens, un portrait mouvant et brésilien de Sylvie Blocher, les étranges chaises graphiques de Daniel Otero Torres, plus de jeunes artistes prometteurs (Eléonor False), bref de quoi sustenter ceux qui s’intéressent ou s’initient à l’art contemporain, ce que permet positivement le Mrac. BTN

Jusqu’au 27 janvier, Mrac, 146, avenue de la plage, Sérignan (Hlt), 0467323305

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