Idée paradoxale et surprenante que d’avoir associé le nom de Van Gogh, le peintre des empâtements vigoureux et de l’expressionnisme avant la lettre, à la délicate notion de souffle. C’est pourtant lui qui nous la souffle, si l’on peut dire, dans une lettre arlésienne à son ami Emile Bernard et il l’associe plutôt à l’énergie qui anime l’artiste, et pourquoi pas à ses sources d’inspiration diverses, au fond à la poésie. Le peintre d’origine hollandaise était venu la trouver dans la lumière du midi, en cette ville moyenne d’Arles, provinciale et provençale, balayée par un vent parfois hostile et mauvais. Les trois commissaires, féminines, de cette exposition ont rassemblé 26 artistes, à l’instar des lettres de l’alphabet, dont bon nombre sont décédés, mais pour l’essentiel contemporains, dont le rapport au souffle, comme à son large champ sémantique, paraît riche de nuances. A commencer par la version qu’en livra, dans les années 60, l’italien Piero Manzoni et son Fiato d’artista, qui lui donna ainsi une déclinaison concrète, de même que son ensemble Corpo d’Aria (Corps d’air) où il s’agit de gonfler un ballon. Toutefois, le ton est donné dès l’entrée et le thème pertinemment illustré à travers les diverses salles occupées par la sud-américaine Vivian Suter. Celle-ci nous plonge dans un paysage de toiles libres, suspendues le plus souvent et soumises aux aléas du plein air, au souffle du vent si l’on préfère, et à la diversité des points de vue. Le Sonneur de cornemuse, du brestois Jean-Marie Appriou donne également le ton, qui semble inviter les visiteurs à le suivre à la chasse au Papillon, le plus grand du monde,  un paon de nuit : l’un des Van Gogh les plus légers, malgré le contexte tragique où il fut peint, sur fond de fleurs et de baies. Au cœur de l’expo, il est entouré de deux dessins de Penone en rapport avec le souffle et la légèreté, encore un italien dont on retrouvera plus haut une installation de verre teinté en forme d’ongle, sur tapis de laurier sauce, qu’un souffle léger suffirait à disperser. On peut certes suivre le parcours dans sa chronologie et relever par exemple, dans la grande salle du Premier, la vidéo Inspiration/expiration de Vito Acconci, le fameux baiser à couper le souffle de Marina Abramovic et son compagnon Ulay, la voile bleue flottant dans l’espace au gré d’un ventilateur, conçue par Hans Haacke, l’art informel et spontané, lyrique, du précurseur Wols, prématurément disparu, et ses Tête, Grenade, ou Turquoise. Tous de glorieux artistes du passé mais couplés aux toiles expressives et allusives, sulfureuses même, de Tracey Emin, d’une génération plus jeune. En fait, on retrouvera au long du parcours ce genre d’association : Manzoni, Rebecca Horn et sa petite sirène en plumes, ou les toiles tachistes et liquides de Vivian Springford (1913-2003), couplés aux tableaux légers, tout en discrétion, de Markus Döbeli (œuvres de 2015-2020). Penone se trouve logé aux pieds des dessins intimistes, et corporels, sur papier découpé, de la toute jeune Chloé Vanderstraeten ; les slogans 68 d’Asger Jorn, pris dans le souffle révolutionnaire, ou les Mickey de Joyce Pensato (1941-2019) faisant face aux formes in-photographiables de Jutta Koether (dont deux œuvres de 2021). Pas loin de là, Hartung (décédé en 89) nous rappelle à son beau souvenir avec ses tout derniers tableaux à l’air comprimé et un plus classique Nuages. On aura compris que toutes les générations sont sollicitées, y compris ce maître de l’art japonais, que Van Gogh aimait tant, Hokusai, dont nous sont présentés, sous vitrine, de précieux « mangas » tout à fait dans le thème. La peinture est omniprésente, c’est un signe des temps, et c’est vrai qu’elle se prête davantage au rapprochement avec le Peintre des Tournesols, auquel un tableau en relief de Frank Bowling, assez récent, fait référence. Toutefois, outre Acconci et Abramovic, l’activité filmique est présente avec l’hypnotique Anticoncept de Gil J Wolman (ex Internationale situationniste) et ses cadences respiratoires projetées sur ballon-sonde. Francis Hallé aura toute sa longue vie pratiqué le dessin documentaire à vocation scientifique, parfois même le dessin d’humour ; Carlottta Bailly Borg recourt à la gravure sur porte vitrée ou le dessin mural ; Kristin Oppenheim à l’intervention vocale ; enfin la roumaine très en vue, Andra Ursuta, au photogramme sur velours, quasi-pictural, dans un esprit torturé ou macabre il est vrai. Bref, on a de quoi se sustenter, mais aussi méditer sur la relation, directe ou indirecte, à la thématique du souffle : l’exposition permet en outre de revoir certaines œuvres majeures de Manzoni, Wols ou Abramovic, Rebecca Horn ou Hartung, de découvrir des artistes fondamentaux sans doute moins connus en France à l’instar de Vivian Springford, Joyce Pensato ou Vivian Suter, de se voir confirmer la notoriété montante d’une Andra Ursuta, ou déjà plus affirmée de Tracey Emin, d’apprécier l’intégration des plus jeunes (Appriou, Vanderstraeten, Bailly Borg), de savourer les petites curiosités prélevées dans l’œuvre de Jorn, Penone ou Hokusai voire Hallé, et bien sûr, à tout seigneur tout honneur, d’apprécier le fameux Papillon de nuit géant, moins connu que les œuvres arlésiennes entre autres de Vincent Van Gogh, le véritable maître tutélaire des lieux. En définitive, cette expo Souffler de son Souffle semble atteindre son but et valoir largement le détour. BTN

Jusqu’au 1er mai à la Fondation Van Gogh à Arles – 35, rue du Dr Fanton. Tél. 04 90 93 08 08. fondation-vincentvangogh-arles.org