Le château Capion, petit bijou du Languedoc dans son écrin de vigne et de verdure, à quelques encablures d’Aniane ou de Gignac, aurait eu de quoi réjouir les papilles des abbés de St-Guilhem tout proche. Apte à étancher les soifs rabelaisiennes, rendant ainsi hommage à Noé ou à Bacchus, il sait également assouvir les appétences spirituelles. Aussi invite-t-il des artistes en résidence, à même de vérifier combien le génie du lieu suscite des désirs créatifs : ils peuvent présenter des œuvres à même de donner un point de vue quelque peu différent sur les lieux à un public qui vient essentiellement en général à d’autres fins, pour d’autres exigences. Ce sont deux femmes-artistes qui ont été retenues cette année, l’une plutôt autochtone, Majeon, St-Felix de Rodez n’est pas si loin, l’autre Ayda-Su Nuroglu (que l’on a pu découvrir à St-Ravy, avec ravissement, si j’ose dire), qui apporte sa sensibilité et sa culture ottomane même si cela fait bon nombre d’années qu’elle a été adoptée par notre pays, et notre région. La gageure est pour ces deux artistes de justifier leur présence en ces lieux chargés d’histoire, de tradition, de mœurs, d’un autre temps, de savoir-faire et sans doute aussi de savoir vivre (au sens strict du terme). Elles présenteront une double exposition du 8 mai au 5 juin. 

L’idéal serait, en effet, que chacune ait choisi dans son parcours des œuvres à même de dialoguer avec le domaine, son environnement, avec le maximum de pertinence possible, a fortiori qu’elles réalisent des œuvres adaptées au contexte d’accueil. C’est ce que l’on constatera le jour du vernissage mais, en attendant, on peut faire le pari que les votants, qui les ont désignées, ne se sont pas trompés, si l’on veut bien tenir compte des quelques idées qui viennent à l’esprit dès lors que l’on prend en considération leur cheminement spécifique.

Ayda-Su Nuroglu d’abord. Il suffit de regarder les figures féminines qui hantent ses « peintures » pour se rendre compte que nous sommes loin de la réalité qui nous entoure. Nous entamons, avec cette artiste, un voyage dans l’espace et dans le temps, du côté des mythes et légendes, des rituels empruntés à ses origines et qui nous ramènent à l’essentiel : à la difficile coexistence de l’Homme et de l’animal, de la Nature et de la Civilisation. Ses œuvres, travaillées par les origines humaines, trouvent donc leur écho dans les débuts de la viticulture, ayant entraîné l’apparition d’un savoir-faire dont les vignerons d’aujourd’hui gardent, parfois sans le savoir, la trace toute vive. Par ailleurs, Ayda Su recourt le plus souvent à la broderie, dont on connaît les connotations industrieusement féminines. Ainsi, peut-on dire que sa vision du monde, et des histoires qu’il génère, se fait d’un point de vue féminin, et de surcroît sur des supports en relation évidente avec la féminité. Or comme cette broderie relève également de la tradition, on voit combien elle peut se conjuguer, s’associer, par sa légèreté, avec la force virile que l’on prête au vin. La dualité Homme/Femme est ainsi omniprésente dans sa réflexion. D’autant qu’Ayda-Su n’hésite guère à solliciter sa famille pour les travaux de maillage, de ses formes de tambours par ex, à l’instar de ces femmes sans qui l’exploitation vinicole ne serait guère pensable. Ainsi elle tisse des liens entre deux cultures, puisqu’à ces supports issus de la tradition orientale viennent se conjuguer une vision occidentale de l’Histoire de l’art, et aussi à des techniques plus européennes et modernes – telle celle de la sérigraphie, ou plus anciennes comme le cyanotype, ancêtre de la photographie. La vie en bleu. Il y a donc chez Ayda-Su quelque chose de fermement authentique, qu’il s’agisse de sa quête en profondeur, verticale et synchronique, des origines humaines, ou de sa volonté de rapprocher, d’associer, voire de réconcilier les cultures. Elle vise de la sorte à l’universel. Le dessin, en ce qu’il est commun à toutes les cultures, et se perd dans la nuit des temps, et en ce qu’il relève aussi bien de l’intime que de l’universel, répond bien à cette exigence.

Majeon dessine également, mais elle est davantage associée à notre époque. Son dessin au trait représentant clairement une silhouette féminine, plutôt jeune, relève davantage non seulement d’une certaine contemporanéité mais parfois même de l’anticipation ou de la science-fiction. On y fume, on y porte des lunettes noires, des talons hauts, on y recourt à un walk-man, on y fait de la balançoire, on se promène entre copines… La femme est l’unique objet de ses investigations graphiques. Elle mêle habilement une inspiration végétale et florale à des éléments géométriques ou empruntés à l’univers urbain stylisé. Il y a sans doute, chez elle la tentation hiératique de solliciter les dieux antiques mais comme une référence parmi d’autres, pour des questions de forme, de symbole et d’engagement (Ainsi croit-on reconnaître ici ou là une amazone). Chez elle, le personnage et l’environnement dans lequel elle l’insère ne font qu’un si bien que l’on ne sait plus trop bien où se situent les limite précises de l’être et du monde. Ils sont comme en symbiose, miracle du dessin et de l’art : rétablir l’unité perdue. Le recours à des vêtements à motifs végétaux favorise ce jeu avec l’ambiguïté… Ainsi, son personnage féminin est-il à la fois dans la Nature et porte-t-il la nature sur lui/elle. Au château de Capion, c’est surtout le motif décoratif de la végétation à l’entour d’une part, les relations avec les femmes rencontrées dans l’univers viticole de l’autre, qui l’auront inspirée. Nous reste à présent à vérifier in situ comment tout cela fonctionnera – le dialogue des œuvres avec le lieu mais aussi entre artistes. Une chose est sûre : entre tradition et contemporanéité : elles se complètent pleinement.

BTN

Plus d’informations : chateaucapion.com