On est emporté dès la première vague. Balloté, noyé sous un déluge de poésie visuelle et sonore dans lequel nous engloutit la première scène de La Tempesta. Un voile bleu océan y figure une mer déchaînée, mais pourrait tout aussi bien représenter un linceul pour naufragés ou la voile d’un bateau, selon un principe de métonymie essentiel au théâtre. Il est brillamment employé tout au long d’un spectacle servi par une mise en scène magistrale et une douzaine d’excellents comédiens.

Au cœur de cette mer en furie, une créature, Ariel, un de ces esprits qui abondent dans les comédies de Shakespeare, Le Songe ou autres, épouse les mouvements des eaux en s’y abandonnant. Moment de grâce, ce ballet aquatique parfait donne un avant-goût des sortilèges et tours de magie fréquents dans les pièces du maître de Stratford-upon-Avon, notamment celle-ci. La mise en scène d’Alessandro Serra, illusionniste en chef, ne mégote pas sur le potentiel onirique de cette histoire d’amour et de pardon écrite au XVIIème siècle, restituée par la magie du théâtre et de la représentation qui en réactive l’actualité. «  La Tempête est une œuvre extraordinaire parce qu’elle montre comment il est possible d’accéder à des niveaux plus subtils de compréhension en passant par les subterfuges les plus rudimentaires » estime Alessandro Serra.

Chassé de son trône quelques années auparavant par son frère parjure qui l’a trahi avec l’appui des forces ennemies, le duc de Milan Prospero a échoué sur une île avec sa fille Miranda.  Il a soumis le maître des lieux Caliban grâce à ses pouvoirs magiques ainsi qu’un esprit, Ariel, dont il s’est adjoint les pouvoirs pour lui servir d’instrument de vengeance. C’est avec lui que Prospero va provoquer le naufrage de son frère et de ses alliés afin qu’ils échouent à leur tour sur son île. La vengeance est un plat qui se mange bien trempé. Dès lors, tels des marionnettes dont des démiurges sous l’habit de Prospero, Marco Sgrosso un peu figé en statue du commandeur, et Ariel, merveilleusement interprété par Chiara Michelini, tirent les ficelles, ces hommes deviennent les protagonistes d’une histoire qui les conduit d’abord à la perte puis à la rédemption par le pardon et l’amour. Miranda épouse en effet Ferdinand, le fils du roi de Naples rival de son père, et tout est bien qui finit bien comme dans un conte merveilleux dont les héros semblent avoir fumé la moquette avant de se rouler dessus.

Sur la scène de l’opéra-théâtre d’Avignon, théâtre à l’italienne avec ses dorures et ses velours rouges, dans un espace nu prompt à convoquer imaginaires, fantasmes et fantômes, un tréteau central d’une impeccable blancheur accueille les personnages de La Tempesta comme on les mettrait sous cloche. Pour mieux les observer. Pièces d’un puzzle dans lequel ils sont agis plus qu’ils n’agissent, obéissant à un scénario écrit à l’avance par un esprit volontiers joueur. On succombe au charme et aux sortilèges de La Tempesta, un peu comme des enfants à qui on raconte une histoire, il était une fois… Et c’est cela aussi la magie et le pouvoir du théâtre, se délecter des aventures des personnages tour à tour grandioses ou grotesques, dans le pur style de la Commedia. Alessandro Serra y recourt volontiers, avec une mise en scène qui combine l’épure et les artifices pour mieux nous embarquer dans une exaltante traversée de cette œuvre testamentaire de Shakespeare. Laquelle, comme un cimetière marin, n’a jamais vraiment livré tous ses secrets.

La Tempesta, opéra-théâtre d’Avignon à 18h jusqu’au 23 juillet.

Luis Armengol