Odyssée théâtrale de treize heures, Le nid de cendres embarque le public dans les aventures d’un spectacle fleuve interprété par dix-sept comédiens qui jouent soixante personnages. Et réussit son pari de nous tenir en haleine de bout en bout.

Depuis le Mahabharata de Peter Brook dans la carrière de Boulbon jusqu’au Henry VI de Thomas Joly en passant par La servante d’Olivier Py qui durait vingt-quatre heures, le festival d’Avignon nous a habitués à des représentations hors norme qui testent à la fois le talent des interprètes et l’endurance du public. Les deux se vérifient cette fois encore avec Le nid de cendres de Simon Falguières, dans la foulée de Ma Jeunesse exaltée de Py, les deux marathons théâtraux de cette 76ᵉ édition du festival d’Avignon.

À la fois conte merveilleux qui nous transporte dans une cour royale où il s’agit de ramener à la vie une reine tombée en catalepsie et épopée fantastique d’une troupe de comédiens, ce spectacle est constitué de sept pièces qui se succèdent à un rythme fou. Accompagnées d’un grand déploiement de tréteaux, de modules et d’artifices théâtraux au cœur d’une scénographie remarquable qui assure le fonctionnement d’un récit haletant aux multiples rebondissements.

L’histoire met en scène deux mondes qui s’ignorent, désormais coupés l’un de l’autre mais soudés à l’origine comme les deux moitiés d’une pomme : le monde des rêves, celui des rois et des reines endormies, des princes et des princesses qui partent à l’aventure accomplir leur destin, et celui d’aujourd’hui, bien réel, autant que faire se peut puisqu’on est au théâtre, sous la forme d’une troupe de théâtre itinérante. Les ambitions et les désirs s’y affrontent dans une lutte de pouvoir où chacun est menacé de perdre son âme, au prix parfois d’un pacte faustien puisque le diable s’invite à la représentation. Un héros de chacun des deux mondes, une princesse (Anne) et un comédien (Gabriel), devra partir à la rencontre de l’autre pour sauver leurs univers respectifs et enfin les réunir. Un argument qui peut paraître un peu bricolé, certes, mais qu’est-ce que le théâtre sinon un talentueux artisanat, un bricolage vital, une issue géniale que l’on invente face à une situation désespérée.

C’est tout cela que nous dit et nous montre Le nid de cendres dans sa capacité à nous faire croire, avec une crédulité inconditionnelle, à l’action qui se déroule sous nos yeux, sensible au moindre geste et intonation des comédiens, au moindre détail du décor qui fait sens, à une histoire qui prend forme parce qu’elle surgit au point de rencontre de deux imaginaires : celui de l’auteur et celui du spectateur.

Une infinité d’espaces se déploie ainsi sous les yeux d’un public ébahi : une ville en flammes (les insurgés révoltés contre « les connards en costard » y ont mis le feu), une forêt où des fugitifs tentent d’échapper à la meute de leurs poursuivants, un palais de conte de fées, une falaise, un radeau sur une mer houleuse, une banquise, une tour d’une ville moderne ou bien encore le campement et les loges des caravanes d’une troupe de théâtre nomade.

On marche, plus encore, on emboîte le pas à ce récit au long cours en s’attachant à chacun des personnages que la durée de l’œuvre finit par nous rendre familiers. C’est là aussi la magie inégalable de ces représentations fleuve qui construisent, au fil des heures, ce lien particulier, cette connivence insolite entre comédiens et spectateurs patiemment tissée par les émotions et les rires partagés dans une communion avec l’humanité, celle présente sur scène sous nos yeux, celle d’aujourd’hui et d’hier, celle d’ici et celle d’ailleurs. Mais ne serait-ce pas là, tout au fond, une définition et une démonstration de ce qu’on appelle, avec beaucoup de précautions et quelques réticences parfois, le théâtre populaire ? Vieille lune à laquelle Le nid de cendres, dans sa forme et dans son fond, apporte le souffle puissant de la jeunesse et le talent d’une troupe, un vrai collectif, qui lui restitue toutes ses lettres de noblesse.

Luis Armengol

Le nid de cendres, jusqu’au 16 juillet à la Fabrica.