James Sacré, qui nous a fait l’honneur de venir habiter à Montpellier, est sans nul doute l’un de nos derniers grands et authentiques poètes. Il se sert le plus souvent de ses voyages pour mener une expérience sur l’avènement du poème, lequel n’est pas chez lui le fruit de quelque mystère sacré, mais naît du rapport physique, sensuel et sensible qu’il entretient avec le monde réel. Ainsi du plaisir de manger par exemple : « goût d’herbe et de charbon du luma grillé » ; « large galette de fressure », « du caillé, cru ou juste un peu cuit ». Mets que l’on savoure rien qu’à les prononcer. Toute la difficulté est de les faire passer des mets aux mots : « Le goût de l’oseille, Dans ce poème ? » ou « Un caillé tellement bon ! Reprends-en, même si dans ce poème qu’a déjà servi ». En fait, ces Figures de Solitudes sont construites sur une alternance d’impressions en vers libres, quasi photographiques (« Dans ce poème qui voudrait/Se prendre pour une photo »), de voyage, saisies sur le vif et témoignant de la présence du monde dans ses multiples aspects, et de plages de proses méditatives, en italiques, en lesquelles le poète s’interroge sur la pertinence, les tenants et aboutissants de son parcours poétique. Dans les deux cas, « Écrire est un voyage où les mots se traversent comme un paysage ». 

La poésie, en effet, devient l’un des rares refuges autorisés, au fur et à mesure que disparaissent les compagnons de route, et les références familiales. C’est le plus sûr lieu d’asile pour exorciser la solitude – ou plutôt il révèle cette solitude, mais pour s’y substituer et lui substituer une nouvelle présence : « Je voudrais que le poème ne m’abandonne plus/Dans ce qui reste à vivre ». Les voyages réactivent le présent, permettent d’échapper au désespoir qu’alimente sans cesse le souvenir des moments à jamais disparus. L’Italie, l’Espagne, les USA, le Maghreb, sont des sources éternellement renouvelées d’émerveillement, mais rarement chez un poète, on aura eu l’impression que chaque chose, chaque être au monde, chaque sensation émanant de la nature ou de l’art, n’existait, à un moment donné, que pour aboutir à un poème : « Dans ce café bar 4 Cantoni, autant/Que dans le déroulé d’un poème. » Et pourtant le monde ne se laisse pas facilement apprivoiser, encore moins dompter par les mots : « Quelques dunes de poèmes ne vont pas faire un désert, après lecture ». Parfois le monde et le poème se confondent par la grâce d’une métaphore : « Ah ! Le peu de caca d’oiseau/Qu’est mon poème en ce beau ciel fin déjà couleur de nuit. » Il arrive même que le poème rejoigne et renvoie expressément au réel : « (Si mon poème doit servir à quelque chose) on peut leur passer commande:/Irene Price, P.O.Box 3607, Az 86503, U.S.A. ». Voyage au demeurant, pas toujours dans l’espace mais bien souvent dans le temps (Les vaches qu’on allait garder, Poèmes pour des mangers perdus). Plus on s’achemine vers la fin du recueil et plus l’enfance revient à la charge, parce qu’après tout, mise à part la faveur des moments d’écriture, l’enfance, c’est la poésie à l’état pur et l’évoquer c’est se retrouver aux sources du poème : « Le p’tit Poucet ma tête perdue, cailloux cailloux c’est que des mots ». Même si en réalité, on sait « la maison d’enfance emportée par le vent ». Alors certes, tout au long des jours et même en état de grâce poétique, la solitude guette. On n’écrit pas sans raison. On est seuls pour ressentir, on est seuls pour écrire. On est seul face à tous lorsque l’on donne à lire : « à la fin les mots sont peut-être moins l’or du temps que poussières de solitudes traversées ».

Chacun de nous traverse la vie avec son lot de surprises, de lieux plus ou moins consentis et choisis, d’amitiés, de souvenirs, de lectures et de peintures. On sait bien ce qu’il y a d’illusoire ou de dérisoire à conserver pieusement, par le biais des mots recueillis, les instants intensément vécus. On n’a rien trouvé de mieux cependant pour résister à l’échéance fatale, que de flirter toute sa vie avec le désert. « Le désert du cœur : le mot solitude/Le désert des mots : le silence ». Nous en avons tellement besoin. Et dans ce voyage qu’est ce recueil nous ne sommes plus seuls au monde puisque le poète nous parle, ni le poète puisque nous le suivons. Dans ce voyage, disais-je, au nom d’un désir commun « Peut-être que le mot désert, vraiment nous aurait accompagnés ». Le poète écrit à la marge du désert, de la mort et du silence et c’est en ce lieu réel que nous le retrouvons.

BTN

Edition Tarabuste, 156 pages.