Le gardois de Gallargues Jacques Clauzel n’est pas uniquement peintre, il n’est pas seulement ce photographe que nous avons célébré dernièrement (DE L’OMBRE LA LUMIÈRE), il est également poète, du moins pratique-t-il l’écriture poétique, humblement, sans tambour ni trompette, avec la discrétion minimaliste qu’on lui reconnaît par ailleurs. Ainsi, vient-il de faire paraître aux éditions Àtravers, un recueil intitulé PEINTRE TES POÈMES.

L’originalité de cet ouvrage c’est en effet qu’il envisage ces strophes en vers libres, parfois limitée à des distiques ou à de simples aphorismes, en peintre : « Le poète entre les mots aimantés/le peintre, entre les couleurs,/se fient aux espacements/pour laisser affleurer/ce qu’ils ne connaissent pas. ». Il s’agit de sensations saisies sur le vif, assez brèves, quelques lignes, toujours moins d’une page, relatives à l’environnement familier de l’artiste, ce qu’il peut percevoir en levant les yeux, en marchant sur l’herbe ou en observant la nature, les petits animaux, parfois sur le point d’entrer en action (la pie guettant la musaraigne, le petit oiseau repérant l’épervier, la mouette traquant le poisson).

La mémoire affective est également sollicitée car l’espace intime s’intériorise. Elle sollicite la mémoire, l’enfance (« boisseaux de souvenirs,/depuis l’enfance à l’odeur de la terre liée ») et souvent même l’immémorial (« Ce chemin pendant des siècles/Des hommes y sont passés »). Jacques Clauzel aime les choses simples (nuages, volets clos, reflets sur l’asphalte, arbres bien sûr, « une goutte d’eau/relique de la nuit »…), celles que l’on ne prend plus le temps de regarder (« Tu aimes ce qui ne se voit pas. ») alors qu’elles occupaient notre temps quand nous étions enfants, pas plus heureux peut-être mais innocents : « Tu retournais les pierres/pour ramasser les gammares ». La sensation, dans sa rareté même, conduit au temps retrouvé que l’écriture grave sur la feuille comme sur le marbre d’un tombeau. L’éphémère est sauvé de l’oubli.

Clauzel est sensible aux odeurs, aux ombres et lumières bien sûr, aux petits bruits qui traversent le silence : À la nuit surtout car elle est, pour l’homme sensible, synonyme d’insomnie sans doute un peu d’angoisse ancestrale et qu’il ne faut rien moins que la nature entière, dans ses moments de grâce, pour apaiser l’esprit tourmenté. Au fur que nous pénétrons l’intimité du peintre-poète, nous découvrons ses hantises, celle du temps qui nous est compté (« De la pierre au sable, le compte du temps. »), celle des projets que nous n’avons pu réaliser, de la roue de la vie qui n’a pas tourné dans le bon sens, de la mort qui mettra un terme à l’activité et qui d’ailleurs se réserve le mot de la fin : « Etre mort n’est rien, mais mourir ! ». Le divorce de plus en plus prononcé entre l’étincelle toujours vive de l’esprit inventif ou actif et les possibilités limitées du corps qui vieillit. La crainte qu’à chaque nuit succède l’aube d’un dernier jour. Le vocabulaire est simple et précis, prenant l’allure d’une confidence, soulignant la présence des choses. Au fil des pages, un dédoublement apparaît (« Tu participais de la nature »). La poésie est miroir mais qui se limite à l’essentiel, loin de la rumeur publique. Des questions se posent (« Tes cris sont douleur./Qui les entend ? »). Une confraternité se dévoile (« Seraient-ils mes frères/ceux-là qui ne dorment pas/quand le sommeil me fuit ? »). Toutefois, l’on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même (« Qui peut t’aider, sinon l’autre toi-même ? »).

De temps à autre, un dessin vient nous rappeler que la parole poétique est en l’occurrence portée par un peintre. On y retrouve la sobriété, la simplicité du poète Jacques Clauzel qui n’est jamais aussi à l’aise que quand il quitte une ligne pour en attaquer une autre, sauf qu’ici aux lignes se sont substitués des vers. Il faut rappeler que l’artiste a collaboré avec bon nombre de poètes et pas des moindres. Il ne découvre donc pas la poésie. Il montre à quel point elle était profondément ancrée dans sa volonté de créer et non pur opportunisme.  Et ma foi elle gagne à être (re)connue…

BTN

Peintre, tes poèmes ; Eds Àtravers, Gallargues le Montueux  : jacquesclauzel@orange.fr