Yan Pei Ming au CRAC à Sète

© Yan Pei-Ming, ADAGP, Paris, 2016

Il se passe toujours quelque chose au CRAC, toujours quelque chose l’été et toujours quelque chose dans les tableaux monumentaux du franco-chinois Yan Pei Ming. Du coup, on est triplement gâtés, pour peu bien sûr que l’on n’ait pas renoncé à la peinture, que d’aucuns manifestement abhorrent.

Plusieurs évidences s’imposent : d’abord, c’est pour l’artiste, un retour aux sources du succès, son séjour passé à Sète, deux ans après son diplôme, correspondant à l’essor de son succès international. Ensuite, on retrouve dans cette expo la permanence du noir et blanc, qui exclut tout vérisme coloré, et attribue aux sujets traités une palette inimitable. La figure y est prédominante (portraits ou autoportraits, scènes de genre, animaux, figures de l’histoire, monuments…) mais il suffit par exemple de cacher du bras la cabine d’un avion peint pour se retrouver face à une magnifique toile abstraite, toute en nuance de gris, quelquefois agrémenté de bleu et de rouge. Si bien que l’on se demande si la figure surgit du fond ou si elle n’est pas un prétexte à cet arrière-plan chargé de matière et de gestes visibles.

Par ailleurs, Yan Pei Ming ne se prive pas de revisiter notre Histoire de l’art : Caravage bien évidemment, le maître du clair obscur et de ses fonds infinis que l’on dit baroques ; Vélasquez et ses figures hiératiques : le religieux quand il se fait profane (le pape n’est pas Dieu…). Les maîtres du cinéma italien (Pasolini s’inspirant lui-même de Mantegna, Rossellini, voire Fellini et sa Dolce Vita), confrontés à des tragédies contemporaines, le meurtre d’Aldo Moro, plus loin la disparition de Benazir Bhutto, dans un autre esprit celle de Kadhafi. La grande peinture religieuse certes mais aussi celle des ruines (Le titre de l’expo : Ruines du temps réel, triptyque d’une étrange beauté mélancolique et sourde), celle des marines géantes confinant à la tempête, qui nous renvoie à la condition de migrants actuels. Le drame couve toujours dans la peinture de Yan Pei Ming, qu’il peigne des femmes invisibles en burka, un infernal A l’est d’Eden, quasi boschien, avec des fauves qui se déchirent, ou ce Paysage international, une forêt, nouveau lieu du crime. La salle à l’étage est spectaculaire, avec ses black birds, qui sont des objets volants parfaitement identifiés et qui deviennent, sous le ciel de l’artiste, menaçants comme la mort.

Il y a quelque chose de fataliste et de désespéré dans cette peinture à teneur pessimiste et qui illustre toutes les formes de la violence et de l’oppression mais cette peinture n’est pas gratuite ni complaisante. Elle dénonce et met le doigt où ça fait mal. On est plus proche du Picasso de Guernica que des ballons à l’hélium. Mais surtout, à voir les références à l’actualité, aux images diffusées par les médias, ou les allusions ciblées au cinéma, on se dit que la peinture n’a pas dit son dernier mot et semble tout à fait à même de reprendre ses droits. Elle attribue à des faits que l’on considérait sous l’angle de l’émotion directe, brute et souvent versatile, une autre ampleur et une résonance nouvelle. Une épaisseur qui correspond justement à la matière utilisée pour couvrir le tableau. Et qu’elle se soutient de cette utopie de recréer un art de l’Histoire qui la réconcilie avec le réel.

BTN

Jusqu’au 25 septembre
26, quai Aspirant Herber. Tél. 04 67 74 94 37.

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