Ceux qui ont connu la télé des années 60 savent à quel point la qualité y était au rendez-vous, à l’époque, faute de liberté de s’exprimer. La diffusion controversée des Skadoks, ces drôles d’oiseaux pompeurs, nés des œufs de mai 68, en est la preuve (Averty est la seconde) et c’est une bonne idée d’avoir ressorti ces êtres surgis de l’imagination de Jacques Rouxel, de l’ignorance dans laquelle la tiennent les jeunes générations.

Pour reprendre le discours de l’un des artistes convoqués, Eric Duyckaerts, les shadoks sont au ciné d’animation ce que Jarry (également sollicité) est à la pataphysique, ou à l’ingéniosité mécanique ce que Tinguely (idem) était au cinétisme. Outre le contexte de naissance de cette série légendaire, diffusée chaque soir aux grandes heures d’écoute, l’expo est subdivisée en thèmes transversaux, permettant d’établir des passerelles entre ce dessin animé, qui garde son actualité, et divers aspects de l’art contemporain (et même moderne, puisque une judicieuse relation est établie avec l’œuvre de Miro). L’espace du MIAM est modeste, justement, et force à voir beaucoup de choses en peu de place, ce qui correspond bien à l’esprit de notre temps, au pléthore d’infos qui nous inondent, et aussi à l’art des deux créateurs que sont Hervé Di Rosa et Belluc.

Parmi la douzaine de thématiques retenues, on mettra en exergue celle de l’espace (au cœur duquel vivent les shadoks), avec une remarquable série photo commentée de Joa Mogarra (un artiste à redécouvrir, vite), d’amusants trompe l’œil d’Alain Jacquet, un Barbier, un Panamarenko en équilibre, une antenne parabolique d’Hamid Maghraoui… « L’esprit d’escalier » aussi, avec des jeux de langage inouïs et illogiques, dont l’esprit habite aujourd’hui l’œuvre d’Arnaud Labelle-Rojoux, Gérard Collin-Thiebaut, ou Taroop et Glabel, mariés pour l’occasion à un support de Claude Closky.

L’ « oeufologie », avec en particulier la marche sur les œufs de Lili Fantosi, tout cela mêlé à des collections ou à des produits dérivés, dans la tradition des objets prisés par l’art modeste. Un salon de musique, et beaucoup de petits films de l’époque, que l’on découvre, ou revoit, avec surprise et plaisir. Tous les compartiments réservent leurs surprises, les collections de chapeaux melons en hommage aux gibis (avec en prime une définition conceptuelle de Kossuth), les « formes déformées » de Dewasne, d’Alain Séchas et une magnifique série des cibles de Nick Van de Steeg, toutes les œuvres étant placées en perspective avec le graphisme et la gamme colorée de Jacques Rouxel.

La marin Shadock avec un bateau suspendu de Régis Perray et un coffre du capitaine Sarkis. Les « machines » moussantes de Michel Blazy, des fauteuils vivants de Wendy Jacob tout cela montre la cohabitation des époques, des générations, et la porosité des frontières entre art contemporain et celui qu’on dit modeste, d’autant que bien des œuvres sont prêtées par des FRAC.

Enfin c’est une expo à recommander aux enfants (qui s’approprient vite la table aux mots, de Basserode), à ceux que nous sommes restés, tournée vers l’avenir, et qui permettront, on l’espère, au créateur des Shadoks de trouver la place qu’il mérite au panthéon des années 60-70 dont nous sommes encore les héritiers dans bien des domaines. Citons, en guise d’avant-goût, l’une des citations mises en exergue et qui scandent l’expo : « il arrivait souvent qu’avec un escalier prévu pour la montée on réussisse à monter plus bas qu’on ne serait descendu avec un escalier prévu pour la descente ». Ce qu’illustrent les échelles de David Nash. Autant dire qu’avec les shadoks, on marche sur la tête, ce qui est le meilleur moyen justement, de la faire marcher…

BTN

Jusqu’au 6 novembre
26, quai Maréchal de Lattre de Tassigny.
Tél.04 99 04 76 44.