Sélection Off Avignon par Luis Armengol

Genoma B au Girasole

Genoma B

Contrairement à une idée répandue qui ne voit en lui qu’exubérance et expressionnisme anarchique, le flamenco est un art de l’ellipse et de la métaphore. Un geste de la main suffit à suggérer des siècles de voyage depuis l’Inde jusqu’à la Méditerranée. Quand le cante jaillit, il le fait depuis les profondeurs d’une histoire qui plonge ses racines loin dans le temps et la carte du monde. On ne naît pas à Grenade impunément, le poète Lorca aimait le flamenco qui le lui a bien rendu avec plusieurs versions flamencas de ses textes par les plus grands interprètes. Lorca a même écrit une théorie du « duende », mot assez intraduisible qu’on peut essayer de définir dans notre langue comme l’esprit malin, le lutin qui s’empare d’une personne saisie d’un feu sacré. Cette parenté nous amène droit à « Genoma B », point de rencontre entre la musique et l’oeuvre du poète grenadin. Il est question ici de sa pièce La Maison de Bernarda Alba, située dans l’Espagne du début XXème siècle baignant encore dans les croyances et les archaïsmes d’une société verrouillée de l’intérieur. C’est la dernière pièce écrite par Lorca avant son exécution par les franquistes, interdite en Espagne pendant des années. À travers trois générations de femmes emmurées dans la moiteur de leurs désirs réprimés, ce texte interroge l’essence même de la tyrannie, intime et politique. Dans un huis clos étouffant, la veuve Bernarda impose à ses filles un deuil de huit ans contre lequel elles finiront par se révolter, brûlant d’une passion qui brise les chaînes et fait voler en éclats les interdits. La même passion avec laquelle la compagnie Albadulake abat les cloisons entre théâtre, arts du cirque, danse et chant, dans une succession de tableaux parfois d’une émouvante beauté. Comme l’apparition de ces femmes dans leurs crinolines noires tandis qu’une cloche sonne le glas, suivie de celle d’un guitariste qui sort d’un cercueil, puis la battle flamenca qu’elles entament avec morgue et défi. Cinq danseuses circassiennes déploient tout leur art dans une dynamique conquérante qui passe par des performances, corde lisse, cerceaux, jonglage, équilibre, escortées par une chanteuse et un guitariste dont les interventions ne sont jamais illustratives mais participent pleinement à la dramaturgie. Il y a aussi ce robot, mannequin de fer torsadé errant aux quatre coins de la salle, figure énigmatique d’un fatum inexorable qui dicte sa loi et derrière lequel viennent se ranger les protagonistes lors du tableau final en une procession expiatoire. On est bluffés par le talent ébouriffant de la compagnie, la créativité d’un spectacle qui parvient à restituer l’univers poétique de Lorca à travers musique, danse et arts du cirque. Il y a des mots qui disent vrai parce qu’ils sonnent juste, écrit Flaubert quelque part. Genoma B sonne juste et c’est juste un régal, un mot qui en espagnol signifie cadeau.
Le Girasole à 18h15 jusqu’au 28 juillet

Trois songes, un procès de Socrate

Une salle de classe ou de conférence, quelques chaises, deux écrans de téléviseurs qui diffusent alternativement des images de la Guerre des étoiles, mais également, jeunesse oblige, une page Facebook avec des messages échangés entre Socrate et l’un de ses disciples ou contradicteurs, tour à tour Alcibiade ou Euthyphron. La forme légère de ce spectacle de moins d’une heure vise un public lycéen auquel il était initialement destiné dans le cadre d’une commande pour un festival jeune public, Odyssées en Yvelines. Son auteur, Olivier Saccomano, s’est inspiré de L’Apologie de Socrate qui raconte le procès de celui-ci en 399 avant J-C, au moment où le tribunal d’Athènes accuse le philosophe de corrompre la jeunesse et d’inventer de nouveaux dieux. Socrate oppose à ses juges son fameux plaidoyer paradoxal qui ne lui épargnera pas la ciguë mais aura la vertu de les mettre face à leurs contradictions. On ne doit pas craindre la mort du corps, dit le philosophe, mais la corruption de l’âme, et si une vie qui vaut la peine d’être vécue est une vie juste, alors il faut être prêt à mourir pour l’idée de justice. On ne s’attaque pas impunément à ceux que Socrate décrit comme « les maîtres des affaires politiques et religieuses (…) qui avilissent et détruisent les esprits en soufflant des discours vides sur des sujets d’importance auxquels nous devrions tous réfléchir. » Les mots de Socrate résonnent aujourd’hui encore car ils questionnent le pouvoir et ceux qui l’exercent. Ils nous placent aussi face à des questions essentielles comme : qu’est-ce qu’une vie heureuse, doit-on seulement rechercher le pouvoir, la richesse et l’ascension sociale, ou bien encore qu’est-ce que la justice et que sommes-nous prêts à lui sacrifier ? Une leçon de philo matinale, jouée sobrement par Jean-Marc Layer et Guillaume Riant, qui décape les méninges avant d’aller se replonger dans le chaudron du off, sa triviale et merveilleuse agitation.
L’Entrepôt jusqu’au 28 juillet à 11h40 jusqu’au 28 juillet.

Tous mes rêves partent de gare d’Austerlitz

« Quand tu rentres ici, tu n’es plus une femme, tu n’es plus qu’un trou de mémoire. » Elles sont cinq, Zélie, Rosa, Lily, Barbara et Marylou, réunies dans la bibliothèque de la maison d’arrêt où elles purgent leur(s) peine(s). Un endroit qui tient lieu de confessionnal où elles se racontent au présent et au passé, un peu au futur quand même. Comme Zélie qui fait toujours le même rêve dans lequel elle rencontre un homme à la gare d’Austerlitz. Elles parlent de leurs amours, de leur enfance, de leurs blessures, de leurs rêves, tant qu’on y est, tout en préparant les cadeaux qu’elles veulent envoyer à leurs enfants puisqu’on est à la veille de Noël. Une nouvelle débarque alors, Frida, désespérée, séparée de son enfant avant d’être envoyée en taule, arrêtée dans une librairie alors qu’elle était sur le point de lui acheter « On ne badine pas avec l’amour », ouvrage d’Alfred de Musset. Les détenues vont alors entreprendre de jouer une scène de la pièce en parfait écho avec leurs vies, leur vision de l’amour, sans oublier de dénoncer le pouvoir d’emprise des hommes et de la religion. L’auteur, Mohamed Kacimi, a élaboré cette pièce dans le prolongement d’un atelier d’écriture qu’il anime à la maison d’arrêt des femmes de Fleury-Mérogis. Il y décrit l’univers carcéral, le bruit des corbeaux sur les toits, sentinelles de mauvais augure, les petits chapardages et autres trafics qui déclenchent les bagarres, la solidarité des filles, leurs manques et leurs désirs, et surtout ce vide autour d’elles comme un grand point de suspension qui les amène au rebord de leur vie. Hésitantes entre se laisser glisser ou continuer de vivre. C’est à ce point de balance que nous amène la pièce, bien interprétée par des comédiennes qui savent émouvoir et faire rire. Sous l’acier de l’univers carcéral, la mise en scène rend palpable les sentiments, les fêlures, les joies et les peines de ces femmes debout dans leur cœur malgré l’adversité.
Chapelle du Verbe Incarné à 18h jusqu’au 27 juillet.

La paix dans le monde

Le grand amour ça fout la trouille. A tel point que les juges ont décidé d’éloigner Simon de Lucie, avec cette injonction de pas l’approcher pendant plusieurs années. Au terme d’un long séjour en hôpital psychiatrique où on l’a interné après qu’il a sauvagement agressé un garçon qui tournait autour de son amoureuse, Simon vit dans une vallée suisse, à l’écart de l’agitation, une vie réglée comme une horloge avec les heures qui passent sans jamais l’arracher complètement à ses vieilles obsessions. Apparemment pacifié, mas quand même un peu inquiétant le bonhomme. « Je ne veux pas retourner dans le monde, je ne veux pas voir ce qu’il est devenu, je suis dangereux. ». Malgré ce grand calme qu’il affiche, on sent bien que les démons de Simon sont tapis dans l’ombre, prêts à resurgir. Pour l’instant il les tient à distance, en laisse, jusqu’au jour où il décide de retourner vers Lucie qu’il n’a pas revu depuis quinze ans. Ces retrouvailles, il les organise dans sa tête. Elles seront forcément ratées puisque Lucie sera avec un autre homme avec lequel il se battra pour finit à l’hôpital, Lucie à ses côtés, pour toujours. Il cite Racine, les vers de Pyrrhus, il va y avoir du sang, forcément D’une voix douce, presque monocorde, comme en apesanteur, Frédéric Andrau s’installe dans la peau de Simon comme dans celle d’un double. Il en distille les mots presque dans un murmure, sans jamais franchir la distance qui le sépare de lui-même. La sobre mise en scène de Diastème, auteur également du texte où pointe un humour grinçant, et la scénographie minimaliste composée d’une table haute, modulable au gré des situations, contribuent à cette idée de confinement du personnage prisonnier de ses idées fixes. En vidéo, Emma de Caunes prête son visage à Lucie dont les images apparaissent sur un écran, comme une empreinte mémorielle. Cette Lucie que Simon aime à la folie.
Artéphile à 14h05 jusqu’au 27 juillet

Le corbeau blanc

Le sous-titre éloquent de cette pièce écrite par Donal Freed est « Eichmann à Jérusalem, autopsie de la barbarie ». Nous sommes à l’été 1960, Adolf Eichmann est détenu à Jérusalem après son kidnapping en Argentine par le Mossad. Le prisonnier se plaint de la nourriture, demande de pouvoir disposer d’un violon et autres requêtes qui lui sont systématiquement refusées pour raisons de sécurité. Face à l’ancien nazi, une psychologue israélienne, chargée de l’instruction du dossier, essaie de démêler les fils d’une logique criminelle qui a conduit à la solution finale et à l’extermination des juifs. Comprendre, tout simplement, c’est ce que veut cette femme face à cet expert de la solution finale qui résiste à l’interrogatoire, louvoie entre raisons personnelles et raison d’Etat. La pièce ne juge pas, à travers la confrontation des deux protagonistes elle essaie de démonter les rouages d’une machine folle qui a produit la Shoah. Basée sur les archives du procès, « Le corbeau blanc » est une exploration de l’âme humaine, une plongée dans les racines du mal et sa banalité dont parlait Hannah Arendt qui avait été envoyée à Jérusalem par le New Yorker pour couvrir le procès d’Adolf Eichmann. Saisir comment s’opère la bascule vers la haine et l’antisémitisme, c’est l’ambition de cette pièce qui traque le bien et le mal dans un effort d’élucidation d’une remarquable probité intellectuelle. Remarquables, les deux comédiens Nadège Perrier et Hervé Van der Meulen le sont aussi par la tension de ce jeu du chat et de la souris, ce combat entre l’ange et la bête qui vise à saisir ce moment d’abdication totalitaire où l’homme jette sa défroque humaine pour se transformer en monstre.
La Luna à 14h05 jusqu’au 28 juillet.

Charlie Bauer est amoureux

Quand on demande à l’auteur de la pièce, Alain Guyard, philosophe forain et anarchiste érudit, de la résumer, il répond : « C’est une histoire d’Amour. C’est une histoire de Littérature. C’est une histoire de Révolution. » Figure historique de l’anarcho-gangstérisme des années 70 qui produisirent plusieurs de ces rebelles tenant dans une main un revolver et dans l’autre un manuel de marxisme, Charlie Bauer défraya la chronique d’une époque traversée par les idées révolutionnaires et le besoin d’action violente. Quand les armes de la critique firent place à la critique des armes. La pièce raconte cette histoire d’un jeune des banlieues pauvres de Marseille, fils de résistant juif, qui commence par se révolter contre la guerre d’Algérie, prend les armes pour dévaliser les riches et distribuer le butin de ses braquages dans les quartiers pauvres de la ville. Arrêté, Bauer prendra vingt ans de prison pendant lesquels il va être trimballé d’un quartier de haute sécurité à l’autre, ces fameux QHS où il croise Jacques Mesrine, devenu compagnon de cavale. Le principal intérêt de ce spectacle est l’histoire d’amour entre un homme qui sacrifie sa vie à la révolution et une femme qui sacrifie la sienne à cet homme. Renée Bauer, admirable de constance, de courage et de lucidité qui accompagna son mari d’une prison à une autre, en demandant sa mutation d’enseignante dans les villes où il était interné. « Charlie Bauer est amoureux » retrace leur correspondance, cet endroit d’humanité où se livrent et se délivrent les deux personnages. Dans ces moments d’échange, l’interprétation du duo de comédiens, Laurence Preve et Hervé Fassy, atteint un pic d’intensité, charnelle et convaincante. Si la geste révolutionnaire est aujourd’hui datée, objet de culte ou de rejet, c’est ce témoignage d’un amour hors du commun qui bouleverse. Comme nous a bouleversé la présence de Renée Bauer dans la salle le jour de cette représentation.
L’Optimiste à 12h10 jusqu’au 28 juillet .

LAISSER UN COMMENTAIRE

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.