Camus-Casarès, une géographie amoureuse

  Sur scène, une batterie de vieux postes TSF diffuse les messages adressés par Radio Londres à la résistance française, dont le célèbre « les sanglots longs des violons de l’automne… » qui annonce le débarquement imminent des Alliés sur les côtes normandes. C’est à cette époque qu’Albert Camus, rédacteur en chef du journal Combat, jeune écrivain et dramaturge, débarque dans la vie de Maria Casarès, comédienne débutante, fille du président de la République espagnole en exil. Attirance partagée, parce que c’est lui et parce que c’est elle. S’ensuit une correspondance aussi fiévreuse qu’échevelée. Plusieurs centaines de lettres échangées entre 1944 et 1959, dont une centaine sert de matrice à ce Camus-Casarès incarné par Jean-Marie Galey et Teresa Ovidio. Entre l’Algérois et la Galicienne, tous les éléments d’une dramaturgie amoureuse sont rassemblés. A peine unis dans l’enthousiasme de la Libération que les voilà séparés. Camus est marié, ne parvient pas à se dépêtrer de ses liens familiaux pour vivre pleinement cette histoire, taraudé par la culpabilité. Quant à Maria, elle a 21 ans et n’est pas prête non plus à assumer l’aventure. Ils se retrouvent quatre ans plus tard, en 1948, et leur histoire va durer jusqu’à la mort de l’écrivain. 

  On feuillette non seulement les pages de leur correspondance mais également celles de l’histoire qui va de la Libération jusqu’à la guerre d’Algérie en passant par la consécration de la comédienne, du festival d’Avignon jusqu’à ses succès cinématographiques, par celle de Camus également avec son Prix Nobel de Littérature en 1957 et ses créations théâtrales. L’union de deux monstres sacrés peut se transformer en celle de sacrés monstres : il y a des montagnes d’amour dans ces lettres, de passion, de colère, de plaintes, de jalousie, de peurs jusqu’à frôler le cynisme. Mais si leur passion est aveugle, elle n’en perd jamais de vue, ni chez l’un ni chez l’autre, le respect de soi-même, de leur relation et des autres qui peuvent en souffrir. « C’est fatigant d’être un salaud, mais c’est encore plus fatigant de pas vouloir en être un », confie un Camus que l’on sent parfois perdu, déboussolé, fragile en un mot. On entre peu à peu dans cette correspondance où contrastent les accents rauques d’Ovidio-Casarès, ses élans passionnels, sa solarité, avec la nonchalance affectée de Galey-Camus qui n’en trahit pas moins les tourments de l’écrivain, ses doutes et ses contradictions. 

  Leur amour n’est pas un long fleuve tranquille. On savoure leurs échanges, de la déclaration la plus ingénue jusqu’aux formules les plus subtiles. Comme celle de Camus à propos de son attitude envers les femmes sur laquelle l’interroge son amoureuse : « Je ne séduis pas, je cède », répond-il, lui déclarant peu après : « Tu n’as pas changé ma vie, tu es ma vie. » Une vie qui s’arrêta brutalement le 4 janvier 1960 sur une route nationale près de Champigny-sur-Yonne, au terme de 46 années d’existence et de 865 lettres échangées avec celle qui fut son grand amour pendant 15 ans.

Camus-Casarès, une géographie amoureuse au Théâtre des Gémeaux à 19h30 jusqu’au 31 juillet, relâche les 13, 20 et 27 juillet. 09 87 78 05 58

                                                                                                                     Luis Armengol

Les Détaché.e.s – © Arnaud-Bertereau

Les Détaché.e.s

  Le jeu théâtral ne se paie pas que de mots. Référence absolue en matière de formation de l’acteur et de construction du personnage, Stanislavski (1863-1938) s’interrogeait sur la façon de produire du vrai, du vécu, dans une situation artificielle. Le « système Stanislavski » mettait ainsi sur un pied d’égalité le geste et l’action avec l’émotion et le vécu, l’extérieur et l’intérieur, l’intime et l’extime dont parle Lacan.

  Les Détaché.e.s de la compagnie Le Chat Foin en offre un bel exemple, avec l’engagement physique total de ses protagonistes qui permet d’exprimer parfois l’indicible voire l’insoutenable, portant l’émotion à son paroxysme. Sous les yeux du spectateur, une famille bien ordinaire, avec ses violences et ses carences certes, qui va se décomposer au fil d’événements conduisant les personnages jusqu’à la folie meurtrière. La première scène donne le ton, avec la rencontre au parloir d’un jeune condamné à perpétuité, Jean, et de sa mère qui ne l’a jamais visité pendant douze ans. Commence alors le récit de ces destins cabossés sous forme d’un puzzle qui en reconstitue progressivement, pièce par pièce, individu par individu, l’inéluctable tragédie. On assiste, un peu en apnée derrière nos masques sanitaires, à ce délitement des rapports humains qui interroge notre propre humanité. Comment naissent les monstres, à l’abri des regards derrière les persiennes closes de la vie familiale ? C’est aussi la question que pose la pièce.

  Le projet de ce spectacle mené Yann Dacosta, Stéphanie Chêne et Manon Thorel est né de rencontres avec des détenus de la prison de Cherbourg et de multiples ateliers d’écriture. Les Détaché.e.s est comme l’écho de ces vies en pointillés, incarnées par cinq comédien.e.s simplement formidables.

                                                                                                                                                                                   L.A.

Les Détaché.e.s au 11 Avignon à 22h15 jusqu’au 29 juillet, relâche les 12, 19 et 26.  04 84 51 20 10

Bernarda Alba de Yana

  L’une des pièces les plus connues de Lorca, montée par Le Grand Théâtre Itinérant de Guyane qui en donne ici une version originale, 18 ans après sa création dans ce même lieu, attestant du même coup l’universalité de l’œuvre du dramaturge andalou. A la mort de son époux, Bernarda Alba s’enferme avec ses filles qu’elle assigne en quelque sorte à résidence, leur interdisant tout contact avec l’extérieur le temps que durera le deuil, huit années. Mais le désir ne porte pas le deuil, il vient cogner à la porte de ces existences soumises aux traditions archaïques pour sonner la révolte des corps et des cœurs. La sœur ainée Angustias doit épouser Pepe Le Romano que convoite aussi la jeune Adela, bien décidée à vivre son destin en dépit et au défi de tous. Tout le théâtre de Lorca baigne dans cette même thématique de l’affrontement entre le désir et la loi, cette matière qui constitue le cœur d’un monde sans cœur. Et c’est un réel plaisir de le sentir battre en chacune des interprètes si vivantes de cette Bernarda Alba guyanaise.

                                                                                                                                                                                        L.A.

Bernarda Alba de Yana à la chapelle du Verbe Incarné à 16h50 jusqu’au 28 juillet, relâche les 15 et 22.    04 90 14 07 49

Avec

  Il n’y a pas de gens ordinaires, proclame Avec présenté par la compagnie Abraxas, écrit et mis en scène par Damien Roussineau. Un spectacle qui est le fruit d’un travail d’improvisation suivi par une écriture de plateau aboutissant à une œuvre collective des plus maîtrisées. La rencontre, le rapport à l’inconnu, l’altérité et la différence mais aussi l’indifférence sont au cœur de Avec qui aborde des thèmes d’actualité comme l’accueil des migrants, la protection de l’enfance, le délitement des liens familiaux, la réussite professionnelle, la solidarité. Par touches successives, cinq comédiens tissent la trame d’une histoire qui met en présence un instituteur afghan réfugié en France, deux sœurs en conflit permanent, un employé des pompes funèbres et sa femme juge pour enfants. La narration opère par cercles concentriques, prenant corps et cohérence, traçant peu à peu une ligne qui relie ces personnages. Cette dynamique à l’œuvre, finement conduite par le jeu impeccable des acteurs, renouvelle l’intérêt permanent de ce très bon spectacle.

                                                                                                                                        L.A.

Avec au Théâtre des Lucioles à 19h25 jusqu’au 31 juillet. Relâche les 11, 18 et 25 juillet.   04 90 14 05 51