Sans doute l’oeuvre du céramiste belge Johan Creten se prête-t-elle bien à se glisser, tel un cheval de Troie, dans l’espace du CRAC, car ses sculptures, et notamment les plus féminines, font immanquablement penser à des vestiges antiques ayant séjourné des siècles durant dans la mer. Cette dernière, si présente en ce port singulier et son environnement célébré jadis par Paul Valéry, est capable de tout engloutir mais aussi de tout conserver. En ce sens, elle est à la fois symbole de mémoire, de culture et donc d’Histoire (de l’art évidemment), et quelque part aussi de maternité puisque c’est d’elle que toute vie s’origine. Mais on l’associe volontiers à la terre, autre symbole maternel que l’artiste, Creten, se plaît à manipuler, passant outre les transgressions et tabous, que Freud déjà associait aux Totems).

L’oeuvre de Creten, déjà présentée autrefois sur Sète lors d’une mémorable « traversée », est donc chargée de significations qui en stipulent la richesse et la pertinence. D’autant que l’artiste voyage beaucoup à travers le monde, dont il butine les essences afin d’en extraire son miel, et que faire escale en un port n’est guère inconcevable. Mais aussi parce que sa production s’approprie un art quelque peu délaissé des grands soubresauts de la production plastique, dont elle assure ainsi le renouveau. Et puisqu’il est question de Renaissance, évoquons la figure ancestrale de Bernard Palissy, l’homme qui brûla ses meubles pour découvrir le secret de l’émail, et de bien d’autres choses encore, du côté du savoir alchimique.

Les motifs principaux de Creten sont évidemment le corps féminin (« Odore di femmina »), dont on reconnaît la silhouette sous les propositions tactiles, mais aussi les efflorescences diverses, les fruits édéniques y compris les défendus et, bien sûr le règne animal dans son aspect totémique. En d’autres termes la vie, parfois primitive, entre beauté et laideur, fascination et répulsion. Le CRAC devrait ainsi se faire jardin paradisiaque ou sousmarin, musée végétal ou aquatique.

Mais loin de s’avérer innocente, cette expérience recèle des subtilités dans le modelage des matières qui ne peuvent pas ne pas renvoyer à la question de la sexualité et ses ambivalences, tellement sensible de nos jours, qu’on l’exhibe ou qu’on la voile. Le socle joue un rôle non négligeable, qui n’est jamais choisi au hasard et prend parfois l’apparence d’une base de pièces d’échec géante. La couleur est fondamentale, souvent dans la monochromie, dont l’artiste tire des effets fabuleux. Et l’artiste ne s’interdit pas les propositions murales, comme cette bataille de mouches, intitulée ironiquement « Wargame tondo ».

L’or n’est également jamais loin. Aussi, du four stellaire dont parle Ponge à propos d’un pain à l’ésotérique Athanor, il n’y a qu’un pas, ou plutôt qu’un étage. Dans le même temps, seront en effet déclinées maintes propositions en référence à l’alchimie, de Vladimir Skoda à Basserode en passant par Deroubaix ou Gette, Lamarche, Othoniel. Il s’agit d’un côté de présenter des oeuvres s’appuyant sur les matériaux de base de l’alchimie que sont le cuivre, le soufre ou le mercure, la poudre de licorne, de l’autre de concevoir un véritable cabinet d’amateurs. Rembrandt, Teniers ou Breughel… sont convoqués pour un hommage aux cristaux et à la pierre, celle que l’on dit philosophale.

Une exposition qui nous élève l’âme donc, à l’instar des sculptures totémiques de l’artiste belge, et qui nous déporte vers une période de l’histoire en pleine mutation, à l’instar de la nôtre.

BTN

Du 21 oct au 3 février au CRAC – 26, quai Aspirant Herber à Sète.
Tél. 04 67 74 94 37.