Il y eut 2003, avec la grève des intermittents qui avait conduit à l’annulation du festival d’Avignon : stupeur et tremblements. Un vrai traumatisme qui plongea dans une langueur mélancolique la ville et le peuple festivalier. Et puis l’an dernier, avec l’annulation due à la pandémie. La 75ème édition de 2021 devait être celle du rebond, annonciatrice d’aubes nouvelles qui forcément marquent la fin d’une époque et le début d’une nouvelle. Comme c’est le cas dans La Cerisaie de Tchekhov qui a inauguré le festival dans la Cour d’honneur du Palais des Papes. Une Cour refaite à neuf, comme pour marquer le passage de relais à la direction du festival entre Olivier Py et Tiago Rodrigues, metteur en scène de cette Cerisaie aux fruits un peu fades pour certains, mais qui n’a pourtant pas laissé le public sur sa faim. Par la vertu notamment des comédiens emmenés par une Isabelle Huppert dans la maîtrise totale de son art, insaisissable, capable de faire défiler les émotions sur son visage comme les nuages dans le ciel par un jour de mistral.

  Rares sont les spectacles qui triomphent le premier soir dans la Cour. Trop d’exigence, trop d’espoirs multipliés par l’attente de cette 75ème édition suspendue dans le temps, peut-être trop d’enjeu pour le metteur en scène Tiago Rodrigues coiffé d’un coup d’une casquette de directeur-artiste, même s’il n’entre en fonction que l’année prochaine. Mais une bonne pièce dans la Cour se doit de s’imposer au fil des représentations et c’est ce qu’il s’est passé avec La Cerisaie, l’histoire d’une femme, Lioubov (Isabelle Huppert) qui revient chez elle après cinq années passées à Paris. Des retrouvailles marquées d’emblée par une superbe scène d’ouverture tout en musique où les comédiens prennent possession de la scène. La musique est d’ailleurs omniprésente avec un duo de musiciens qui rythment chaque événement de la pièce. La fête ne durera pas, il faudra vendre le domaine et faire place aux nouveaux spéculateurs, une bourgeoisie d’affaires sur le point de supplanter l’aristocratie figée dans son passé. Une transition qui connaît une ponctuation symbolique forte quand les protagonistes débarrassent le plancher de l’ancien mobilier constitué par…les anciennes chaises de la Cour d’honneur ! On ne serait pas étonné d’entendre à ce moment-là le This is the end des Doors qui hante la bande-son d’Apocalypse Now de Coppola.

  La distribution métissée de la Cerisaie se révèle brillante au fil de la représentation, avec un remarquable Adama Diop dans le costume de Lopakhine pour insuffler sa belle énergie et sa fraîcheur à ce spectacle qui a offert une belle ouverture à cette édition 2021.

  Fin d’une époque, début d’une nouvelle, c’est aussi ce que recherchent les protagonistes du Kingdom d’Anne-Cécile Vandalem en fuyant le monde dit civilisé, à la recherche d’un autre modèle, d’une autre vie. « Il faut savoir perdre ce qu’on a de plus précieux pour gagner la paix » dit Philippe, le leader du groupe familial. Kingdom raconte l’histoire de deux familles qui ont rompu radicalement avec la société moderne pour s’installer avec enfants et animaux au cœur d’une forêt afin de renouer avec la vie sauvage et vivre en harmonie avec la nature. Mais les rancœurs vont les rattraper et mettre en péril leur belle utopie, comme si le passé condamnait l’avenir. La pièce est d’une richesse fantastique, le mot n’est pas trop fort puisqu’elle joue sur le registre onirique aussi, avec une forte prégnance de l’invisible, ce qui ne voit pas sur la scène, et qui constitue pourtant un moteur essentiel du spectacle avec ses non-dits, ses secrets de famille, ses interdits, ses haines claniques, ses peurs irrationnelles, le tout baignant dans un clair-obscur où les mauvais génies (hélicoptères, braconniers, voisins hostiles) attendent leur heure, tapis dans l’ombre. Et quand retentit le bruit assourdissant d’un hélicoptère dans le ciel, on entendrait presque là aussi, one more time, les paroles de Jim Morrison dans Apocalypse, « This is the end… »

  Kingdom est inspiré d’un film documentaire de Clément Cogitore intitulé Braguino ou la communauté impossible qui suit une communauté exilée en Sibérie Orientale, dans lequel ses membres témoignent de leur histoire, avec l’arrivée de la famille, la naissance des enfants, l’apprivoisement progressif d’une nature hostile, celui des ours, des canards sauvages, du vent et des rivières. La metteuse en scène belge Anne-Cécile Vandalem installe une équipe de cinéma, caméra à l’épaule, au cœur de l’action, ce qui donne lieu à de longues séquences filmées à l’intérieur des cabanes et à leur projection sur un écran installé en fond de scène. Même si l’obscur domine la pièce et bien que Kingdom semble faire le constat d’une impossibilité, des humains à vivre ensemble et d’un futur sombre, il y a dans ce spectacle la nostalgie d’un paradis perdu un instant retrouvé, la promesse d’un avenir et d’une autre vie possible. La formidable prestation du groupe d’enfants sur la scène contribue fortement à cette impression finale d’une possible réparation.

  D’un autre monde parlent aussi Entre chien et loup de la Brésilienne Christiane Jatahy et Fraternité, conte fantastique de Caroline Guiela Nguyen. Le premier spectacle, inspiré du film Dogville de Lars von Trier, se situe dans un univers fascisant avec une héroïne, Gracia, qui trouve refuge dans une communauté. Il y est question de l’accueil de l’autre, de son acceptation par les autres, de la façon dont l’individu peut échapper aux modes d’exploitation dans une société capitaliste. Entre chien et loup interroge aussi bien les rapports du théâtre et du cinéma que notre rapport à l’autre, à l’étranger. Dans Fraternité, un cataclysme a fait disparaître une partie de l’humanité dont il ne reste plus aucune trace. Pour combler cette absence et maintenir leur mémoire vivante, on invente un nouveau type de centre social, les « Centres de soins et de consolation » où on lutte contre l’effacement des souvenirs. Caroline Guiela Nguyen poursuit ici sa recherche sur la notion de fraternité dont elle avait offert une superbe illustration dans son précédent spectacle, Saigon, au festival d’Avignon il y a deux ans.

  C’est de La dernière nuit du monde dont nous entretient Fabrice Murgia, sur un texte de Laurent Gaudé. Si notre planère fonctionnait 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 grâce à un pilule révolutionnaire qui ferait disparaître la notion du temps ? Entre polar et roman d’anticipation, La dernière nuit du monde conte cette dystopie où l’éveil semble la règle des société libérales dans lesquelles les rapports marchands font la loi.

  Et puis il y a un autre monde, un monde à part, celui d’Angélica Liddell, dans lequel elle convoque cette fois-ci la figure du toréro andalou Juan Belmonte. C’est vrai qu’il y a quelque chose de l’ordre de la corrida dans chaque spectacle de l’artiste-performeuse espagnole : on sait qu’il va y avoir du sang, celle de ces scarifications en direct, et aussi qu’à la fin ce n’est pas le taureau qui est tué mais le public (symboliquement). C’est le cas, une nouvelle fois, dans ce Liebestod où, dans un décor somptueux rouge et or qui figure une arène, elle donne libre cours, sur fond de musique wagnérienne, au massacre d’une longue liste de victimes désignées : les critiques, les comédiennes, les chômeurs, les intermittents, les spectateurs, etc. « Je cherche l’instant sublime, la transfiguration, l’enthousiasme débordant, l’éclat et la lumière, ce transport lyrique qui a lieu quand on aime. » Il y a des fulgurances dans ce spectacle, comme toujours chez Liddell où le visuel s’impose à l’idée, mais cela fait peu à l’arrivée. La faena de la maestra est brouillonne et gâchée, sa main tremble au moment de tuer. On attend mieux d’elle, et l’on se sent un peu triste, en fin de compte, de n’être pas choqué par Liebestod mais vaguement ennuyé. 

                                                                                                                     Luis Armengol

  • La Cerisaie, Cour d’Honneur du Palais des Papes à 22h jusqu’au 17 juillet.
  • Kingdom, Cour du lycée Saint-Joseph à 22h jusqu’au 14 juillet.
  • Fraternité, Conte fantastique, La Fabrica à 15h jusqu’au 14 juillet.
  • La dernière nuit du monde, Cloître des Carmes à 22h jusqu’au 20 juillet.
  • Liebestod, Opéra Confluence à 17h jusqu’au 14 juillet.

 

Plus d’informations : festival-avignon.com