Une fois n’est pas coutume. Nous avons laissé un artiste, à partir de quelques questions, présenter son exposition. Joël Desbouiges s’est efforcé de « colliourier » son intervention picturale dans l’adorable villa qui sert de musée au petit port des peintres, si prisé par les Fauve : Collioure. Et parmi eux, Matisse.

Les 7 tableaux Conversation avec…, et les 7 petits Voramar, dialoguent avec Matisse, les 4 autres salles présentent les Métaphores commencées en 1996. Ces 14 tableaux sont une réponse à Joséphine Matamoros, la conservatrice, qui me demandait à moi, l’artiste qui revendique avoir toujours eu son atelier à la campagne, d’envisager une recherche méditerranéenne. À Collioure, Matisse s’imposait, Je suis de cette génération où la peinture s’envisageait à travers ses théories et pratiques.

Depuis toujours, à travers mes séries, j’ai conjugué le duel ou le duo, essayé de cultiver l’abstraction dont les limites avec une figuration se trouveraient chahutées. J’aime cette duplicité : être autre à partir d’une dualité, entre la fusion et la différence. Dans conversation avec… il y a trois bandes de peinture extraites des tableaux de Matisse entre lesquelles s’intercalent deux bandes horizontales de toile imprimée/camouflage. Matisse évoquait la peinture comme décor, je pense qu’elle est un camouflage derrière lequel se cache le peintre. En toute modestie, j’engage avec Matisse une conversation : le décor est-il un camouflage, le camouflage est-il un décor ? La lecture de ces toiles demande une écoute, une liberté de réponse, un voyage dans un passé qui s’inscrit dans le présent.

Les formes de canards en volume, recouvertes d’un extrait de peinture d’Henri Matisse sur un fond de toile camouflage, évoquent leur présence sur les plages, là où Matisse en 1905 rencontrait ses modèles, les pêcheurs. A Collioure, une tradition consistait à lâcher ces palmipèdes le jour de la St-Vincent et laisser les enfants les attraper.

Les bois de cerfs repoussent tous les ans ; c’est pour ce cervidé, roi de la forêt, une renaissance et un gain de puissance. A aucun moment je n’évoque la chasse, je me sers de ces morceaux de mémoire pour essayer de dénoncer des faits de société, de créer du sens. En peinture il n’y a de sens que s’il y a symbolisation…

Tous les titres méritent attention, j’aime jouer avec le sens, le son, et la couleur des mots (Brassée de bois morts, fouiner la vague, fais moi tes yeux de biche) et reconnais aimer la recherche truffée de sens cachés. C’est sans doute ce jeu-là qui permet à la peinture de ne pas vieillir et de conserver envers elle une exigence du regard. En salle 5, une installation haute en couleur, Temps retrouvé, fixe l’outil qui a dessiné dans la couleur. Plus loin les digigraphies, Paysage de suie, essaient, par un cadrage approprié, de souligner l’abstrait de la réalité, le connu de l’inconnu, la présence d’un insecte symbolisant l’aspect éphémère de la vie. J’essaie de développer des recherches où se mêlent le besoin de communiquer, le sens de l’épure et où l’art est à la fois poétique et critique.

Le cahier de Colliouriage, disponible au musée, offre un espace de liberté : pas de dessin qui délimite les champs à colorier pas de règle, de loi, c’est un simple moment d’aventure.

Jusqu’au 16 octobre au musée de Collioure – Route de Port-Vendres.
Tél. 04 68 82 10 29
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Et jusqu’au 30 septembre à la Galerie Odile Oms
11, rue du Commerce à Céret. Tél. 04 68 87 38 30.